La conscience, dans le dialogue intérieur qui la définit, est à la fois parfaite clôture et parfaite ouverture. Mais c’est le premier caractère qui a frappé le plus vivement tous ceux qui ont analysé la nature de la conscience. Ils ont retenu surtout cette intimité, ce secret qui l’opposent au monde des objets, qui est un monde public et manifesté. Il faut fermer les yeux et se refuser au spectacle des choses, qui ne cesse de nous divertir, pour retrouver en nous cette réalité qui est nous-même et dans laquelle les choses se transforment en idées, comme pour nous découvrir leur propre essence dans l’acte même par lequel elles se font. La conscience nous sépare du monde : nul être ne pénètre en elle que nous-même. En elle le moi aspire à se suffire. Elle est comme une coquille intérieure, un abri où se réfugie celui que blessent tous les regards, qui refuse de se laisser divertir par les phénomènes et n’entend assumer de responsabilité que dans un monde où aucune chose étrangère ne vient obscurcir ou altérer sa propre transparence à lui-même. Non pas que l’univers lui paraisse dépourvu de lumière : mais c’est à condition qu’il reste devant lui comme un spectacle pur, dans lequel il n’occupe lui-même aucune place, sur lequel son action demeure sans effet et dont il semble isolé par une cloison de verre.
Pourtant il n’est pas possible de réduire ainsi la conscience à la seule contemplation de mes mouvements intérieurs ou d’une image que le monde me donne. Car ces mouvements ne sont pas enfermés en moi-même : cette image suppose le monde, loin de me permettre de m’en passer. C’est qu’il n’y a rien dans la conscience qui n’exprime sa communication avec cela même qui la dépasse et, en droit, avec tout ce qui est. C’est pour cela que nous disons qu’elle est parfaite ouverture en même temps qu’elle est parfaite clôture : elle est parfaite ouverture, et rien de plus, parce qu’elle n’a point d’autre contenu que l’univers et que tout progrès qu’elle peut faire consiste précisément à accéder dans une région de l’univers où jusque-là elle n’avait pas encore pénétré. Sur ce point, et en rappelant le double aspect qui la constitue et que nous avons exprimé par les deux mots d’acte et de donnée, elle est à la fois pur accueil à l’égard de tout ce qu’elle est capable de recevoir et pur élan qui ne cesse de se porter au-devant de tout ce qui peut s’offrir à elle et dont il semble qu’elle l’anticipe toujours. Mais elle est en même temps parfaite clôture, et rien de plus, parce que tout ce qu’elle appréhende, elle l’appréhende au-dedans d’elle-même dans une perspective qu’elle est seule à connaître et à laquelle nulle autre conscience ne peut substituer la sienne. Et il y a entre cette ouverture et cette clôture une identité mystérieuse, car c’est quand je suis le plus intérieur à moi-même que je suis le plus éloigné de ces frontières de moi-même au delà desquelles tout me demeure extérieur et étranger, que je suis le plus proche de cet être qui, étant la source commune de moi-même et de tout ce qui est, m’apprend que c’est pour moi une même chose de me connaître et de me dépasser.
C’est que notre conscience est intérieure à l’être pur, qui ne peut être défini lui-même que comme l’intériorité absolue : et cette intériorité ne se réalise que grâce à une relation avec soi qui le rend à la fois présent à soi et créateur de soi dans une égalité de lui-même à lui-même à laquelle chaque conscience particulière essaie sans cesse de se hausser. L’intériorité absolue est aussi clôture absolue, puisqu’il n’y a rien qui ne soit au-dedans d’elle, ou qu’elle n’a point de dehors, et ouverture absolue, mais sur sa propre infinité qui ne lui manque jamais et lui donne une sorte de nouveauté éternelle. Chaque conscience particulière participe de ce double caractère, car elle ne peut pas sortir de sa propre intériorité en tant qu’elle participe à l’être qui est lui-même intériorité absolue ; et elle ne s’ouvre sur ce qui la dépasse que comme sur une extériorité apparente par laquelle elle cherche seulement à agrandir sa propre intériorité.