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C’est ce dialogue intérieur qui est caractéristique de la conscience qu’il convient maintenant de décrire. On admettra volontiers qu’être soi, c’est être en rapport avec soi, c’est produire cette conscience de soi dans laquelle l’acte même qui me crée retourne vers soi pour prendre possession de soi. Dès lors, on peut bien dire que la conscience naît du dédoublement ; et on présente souvent cette thèse de telle manière qu’il serait la marque même de notre imperfection, la rupture d’une unité que la conscience chercherait ensuite vainement à rétablir. C’est ainsi que lorsqu’on considère la conscience comme un effet de la réflexion de notre activité sur un obstacle qui l’arrête, on laisse entendre que cette activité n’aurait pas besoin de conscience si elle avait elle-même une puissance sans limites. Ce qui est vrai évidemment de cette activité instinctive ou spontanée qui n’a encore aucun caractère spirituel : mais il est contradictoire sans doute d’imaginer qu’une telle activité puisse être sans limites ; car elle n’est elle-même que la limitation d’une activité proprement spirituelle vers laquelle elle reflue dès qu’elle prend conscience de sa propre limitation. C’est que prendre conscience de sa limitation, c’est la dépasser, c’est faire appel à une activité sans limites, qui ne peut être qu’une activité de pensée. L’avantage de l’obstacle, c’est de permettre non point à l’esprit de naître, mais au corps de sentir ses propres bornes, c’est-à-dire de découvrir au delà la puissance de l’esprit qu’elles ne sauraient ni retenir ni emprisonner. Ainsi l’obstacle que le corps ne peut franchir m’apprend que c’est l’esprit qui le franchit et m’invite à me faire moi-même esprit. On ne remarque pas que si la conscience naît de la réflexion, toute réflexion me replie sur une absence, qui est la présence même de l’idée. Cette idée paraît au corps être moins que la chose, qui est un obstacle qui lui résiste et lui est homogène, au lieu que l’idée échappe à ses prises ; mais elle est aussi plus que la chose, qui ne réussit jamais tout à fait à l’incarner. Et l’idée n’est pas elle-même indépendante de l’esprit, ni identique à l’esprit : elle est le dialogue de l’esprit avec lui-même.

En chacun de nous la conscience, finie dans son exercice actuel et infinie dans son exercice éventuel, peut être définie comme un dialogue entre son acte et son état. Dans la mesure où cet état lui-même implique une action qu’elle subit, elle est un dialogue avec son objet (en tant que cet objet exprime seulement ce qui la dépasse) ou avec une autre conscience (en tant que ce dépassement est rapporté à une initiative comparable à celle dont elle est douée elle-même et avec laquelle elle est capable de communiquer). Et il y a en elle un dialogue avec le corps qui l’individualise, mais qui médiatise sa relation soit avec les autres objets, soit avec les autres consciences. Enfin il y a un dialogue entre l’acte même qu’elle accomplit, toujours imparfait et inachevé, et l’acte infini d’où il procède et auquel il entreprend vainement de s’égaler.

Mais en tant qu’elle est constitutive du moi lui-même, abstraction faite de sa relation avec un terme qui lui est opposé, la conscience implique le temps comme la relation entre ce qui est devant elle et lui découvre sa propre possibilité et ce qui est derrière elle et qui définit ce qu’à chaque instant elle est devenue. Peut-être même faut-il dire que c’est ce rapport du passé et de l’avenir qui forme, en même temps que l’essence de notre conscience, le moyen par lequel le moi lui-même se réalise, comme on l’établira au chapitre VII du deuxième livre. Cependant, il importe de remarquer que cette disjonction du passé et de l’avenir, qui est créatrice du temps, et, par l’intermédiaire du temps, de la conscience et du moi lui-même, nous délivre aussi du temps, car cette conversion de l’avenir en passé qui s’effectue sans cesse à travers l’instant fait apparaître l’instant comme évanouissant, mais s’accomplit elle-même dans une éternité qui, après avoir été à notre égard l’éternité du possible, devient l’éternité de l’accompli. On comprend donc pourquoi la conscience a pu être réduite si souvent à la rétrospection : et du possible lui-même on a voulu faire une rétrospection par rapport au présent qui le réalise. Mais c’est seulement le signe que la conscience est toujours réflexive et que l’expression de conscience spontanée est elle-même dépourvue de signification : elle sert seulement à caractériser le premier degré de la réflexion. Telle est aussi la raison pour laquelle la conscience a pu être définie comme l’idée de l’idée. Seulement cette expression elle-même cache un malentendu : car il ne peut pas y avoir d’idée qui ne soit aussi idée de l’idée, c’est ce redoublement qui la fait être comme idée. Dès lors c’est une entreprise vaine que de demander s’il y a aussi une idée de l’idée de l’idée et si la régression doit s’arrêter là, ou se poursuivre indéfiniment. Car c’est supposer que dans le premier dédoublement l’idée elle-même devient un objet dont il peut y avoir une idée nouvelle, de telle sorte que l’idée de l’idée devient à son tour un autre objet dont il y a encore une idée, etc. Au lieu que l’idée ne peut jamais se transformer en objet : elle est d’emblée un acte de la conscience, c’est-à-dire une idée de l’idée au delà de laquelle on ne peut pas remonter sans retrouver encore la même conscience en acte déjà présente tout entière dans sa démarche initiale. La régression à l’infini est donc seulement le signe qu’on ne peut pas remonter au delà de la conscience, et qu’on ne peut transformer en objet aucune de ses opérations sans la faire renaître indéfiniment comme créatrice de soi et comme éternel premier commencement d’elle-même.

La dualité caractéristique de la conscience exprime donc l’acte d’une pensée qui se pense elle-même, c’est-à-dire, dans la mesure où la conscience est un être, l’acte d’un être qui se fait être. Ainsi la conscience n’est pas seulement la condition fondamentale sans laquelle nous serions incapable de connaître soit le moi, soit l’âme ; elle nous apparaît comme la condition intérieure qui nous permet d’assister à leur double genèse. Il restera ensuite à définir cet être même dont elle pénètre et éclaire le développement, et que nous appelons le moi quand nous considérons l’expérience psychologique que nous en avons et l’âme quand nous considérons la subsistance ontologique qu’il implique.

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