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Cependant il est impossible de confondre la conscience avec l’intimité universelle. Car il est remarquable d’abord que cette intimité ne puisse jamais être saisie que sous une forme potentielle, de telle sorte que la conscience paraisse toujours être pour nous la puissance et non pas la réalité des choses (et si les choses lui apparaissent comme des représentations, c’est précisément parce qu’elle s’en donne seulement la possibilité, que les choses — en tant que choses — dépassent toujours), ensuite que cette intimité ne puisse jamais être saisie que sous une forme individuelle, de telle sorte que cette intimité qui est la nôtre a toujours besoin d’un approfondissement vers le dedans pour devenir l’intimité absolue (et que l’existence d’une expérience extérieure exprime l’intervalle même qui l’en sépare).

Mais il y a plus : quand nous parlons de cette intimité universelle dans laquelle la conscience nous donne accès, ce mot même d’intimité n’exprime rien de plus qu’une coïncidence idéale avec l’être considéré en tant qu’il se produit lui-même éternellement. Dire que cette coïncidence n’est qu’idéale, c’est dire qu’elle implique toujours une dualité qui ne cesse de s’ouvrir et de se refermer entre l’acte qui nous fait être et l’être qui nous est propre. Or c’est cette dualité qui fonde notre indépendance, bien qu’elle suppose toujours une unité dont elle procède et dans laquelle elle se dénoue. La conscience est la marque de notre propre respiration dans l’être. Mais, bien que par son aspiration elle soit égale à l’être, on ne saurait l’identifier avec lui ; c’est pour cela qu’on parle d’une conscience de l’être, et que l’être lui-même paraît toujours, au delà de la conscience, porter déjà en lui tous les caractères qui appartiennent en propre à la conscience, sauf la dualité qui le divise, et pouvoir être défini à la fois comme la source infinie où la conscience ne cesse de puiser et comme le terme ultime vers lequel elle tend. La conscience semble ainsi se dissoudre, aussi bien quand son activité cesse, que lorsqu’elle surmonte ses propres limites ; mais dans le premier cas elle n’a plus d’efficacité, au lieu que dans le second elle devient efficacité toute pure.

C’est qu’en effet elle a deux caractères différents, à la fois conjugués et opposés : elle est acte et lumière. En tant qu’acte, la conscience, c’est l’être considéré dans cette opération par laquelle il se produit lui-même éternellement. C’est une erreur de croire que nous pouvons nous représenter la puissance créatrice sur le modèle d’une volonté qui modifie le monde visible et laisse derrière elle une œuvre matérielle comparable à celle d’un artisan. Car toute création est d’abord une création de soi par soi ; et j’ai moi-même l’expérience d’une telle création dans la genèse de ma pensée, qui est la genèse de moi-même : l’ouvrage de mes mains marque seulement l’impuissance où je suis de m’égaler moi-même à la pensée pure. Du moins, tout ce qui déborde l’acte de ma pensée, et qui la borne, doit être enveloppé par elle et constituer pour elle proprement un objet de connaissance. Aussi voit-on que tout objet de connaissance fournit à l’acte de la pensée à la fois une application et une limite. La conscience alors apparaît comme une lumière qui éclaire le monde, c’est-à-dire qui le révèle à nous comme cela même qui est hétérogène à cette lumière, qui lui résiste et qui l’empêche de passer. Le monde, en devenant tout entier transparent à la lumière, ne se distinguerait plus de la lumière elle-même.

Ce n’est donc point du côté de l’objet en tant qu’il limite l’acte de la pensée, c’est-à-dire qu’il est affecté d’un caractère négatif et phénoménal, qu’il faut chercher cet être même dans lequel la conscience nous permet de pénétrer et dont elle est pour nous la révélation. Car un tel être est présent dans l’acte qu’elle accomplit, et non point dans la donnée qui lui répond et qui nous découvre pour ainsi dire ce qui lui manque. Pourtant, cette lumière, dont il semble qu’elle soit constitutive de la conscience, n’implique-t-elle pas un intervalle entre la pensée et le monde qui lui permet précisément de rencontrer une surface opaque dont elle fera une surface éclairée ? Et on a montré souvent que, puisque la lumière ne peut pas refluer sur sa propre source, cette source elle-même échappe à tout éclairement. Ainsi, l’acte que produit la conscience serait pour nous plus ténébreux que l’objet le plus ténébreux, car l’objet le plus ténébreux pourra être un jour atteint par la lumière, au lieu que le foyer qui irradie la lumière ne peut pas être irradié par elle. C’est donc en vertu d’une même tendance de l’esprit que l’on met le sujet de la pensée au delà de toute pensée et que l’on considère la pure essence de Dieu comme devant être déterminée seulement par des attributs négatifs. Pourtant on sait bien que, par une sorte de paradoxe, la négativité n’appartient qu’à l’objet, ce qui le rend apte précisément à recevoir l’éclairement, et que la négativité apparente du sujet ou de l’acte créateur n’exprime rien de plus que son surcroît de positivité par rapport à toute opération que nous pouvons accomplir, et qui engendre chacune de nos connaissances particulières. Mais c’est le signe aussi que l’activité d’où procède cette opération est du côté de l’être, comme son produit est lui-même du côté du connaître.

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