Dès lors il faut dire que la conscience, sans jamais rien abandonner de son intimité la plus secrète, porte pourtant en elle un caractère d’universalité au moins virtuelle, de telle sorte que par sa définition même il n’y a rien qui puisse lui échapper en droit, pourvu qu’elle s’y applique, c’est-à-dire qu’elle ne cesse de croître. C’est dire que le propre de la conscience, c’est de nous faire participer à une intimité qui est universelle : elle surpasse donc d’emblée ce conflit que l’on crée artificiellement entre une intimité dont on veut qu’elle soit individuelle et une universalité dont on veut qu’elle soit objective. Mais cette universalité n’est pas primitive : c’est une universalité de dépassement à laquelle ma conscience aspire à s’égaler, mais qui ne pourrait pas être posée indépendamment d’un acte auquel cette conscience participe et dont elle est la limitation.
Or, pour réaliser cette limitation, il faut sans doute que la conscience soit toujours accompagnée d’une ombre qui l’obscurcisse, ou encore qu’elle constitue comme un foyer à partir duquel les choses qui l’entourent paraîtront inégalement éclairées selon la proximité et l’éloignement. Telle est la raison pour laquelle la conscience est toujours inséparable d’un corps dont on peut dire à la fois qu’il est la condition de sa possibilité et qu’il est l’obstacle à sa parfaite transparence. Du moins est-ce le corps qui individualise la conscience ; et c’est pour cela qu’il arrive, selon que l’on s’attache davantage à considérer en lui l’obstacle ou la condition, qu’il nous apparaisse tantôt comme une chose qui nous divertit sans cesse de l’intimité pure et tantôt comme un moyen de faire naître en nous cette intimité sans laquelle l’universalité de la conscience serait étrangère à notre propre moi.
Cependant le corps lui-même n’est qu’un instrument ou un signe de l’individuation : il n’en exprime que l’aspect négatif. Mais il y a en elle un aspect positif par lequel elle est elle-même consentie et assumée. C’est qu’elle trouve son fondement dans cet acte intérieur qui, par sa limitation même, exige la présence d’un corps auquel il est associé et qui est l’effet de cette limitation plutôt encore que sa cause. Mais cet acte pris dans sa nature propre d’acte n’a lui-même de rapport qu’avec l’absolu : or c’est lui qui constitue notre âme. Il est lié si étroitement au corps qu’on a pu le nommer la forme du corps, comme Aristote, mais il en est si distinct qu’on a pu en faire une substance indépendante, comme Descartes. On comprend, dès lors, que le moi puisse être défini par l’union de l’âme et du corps, comme on le montrera au chapitre suivant. Mais cette analyse nous montre déjà que la conscience ne peut être confondue ni avec le moi, ni avec l’âme, qu’elle implique cette intimité universelle dans laquelle il faut pénétrer afin de pouvoir s’interroger soit sur le moi, soit sur l’âme, mais qui est telle que, étant universelle en droit, mais limitée en fait, elle m’oblige à me poser moi-même en tant que moi individuel, distinct de tous les autres « moi », sous la dépendance d’un objet unique et privilégié, qui est mon corps, mais en corrélation constante avec l’absolu par un acte qui est mon âme dont ce corps exprime la limitation.