On ne peut pas dire qu’il y ait proprement un problème de la conscience. Car ce problème ne pourrait être un problème que pour la conscience elle-même. Par conséquent, il semble que la conscience soit la faculté de mettre tout ce qui est en problème, sauf elle-même, qui, en se convertissant en problème, devrait en même temps s’anéantir dans un objet et se ressusciter comme un acte qui s’interroge sur cet objet. La conscience est donc la totalité de l’être mise en problème : et c’est ce problème même de l’univers qui est toute la conscience que j’en ai. Ce que l’on peut justifier d’une double manière, à savoir en montrant d’abord que, si la conscience ne m’apportait rien de plus que la représentation des choses, elle ne se distinguerait pas de ces choses elles-mêmes, et je ne pourrais même pas dire qu’elle m’en donne la représentation. Ainsi cette représentation est déjà une question que je pose sur les choses elles-mêmes, puisque je me demande inévitablement si elle est fidèle ou infidèle ; et on voit que l’éveil de la conscience est toujours l’éveil en moi d’une activité par laquelle je cherche soit à contrôler une connaissance, soit à régler une action. Mais cela laisse entendre que la conscience, pour qui tout est problème, est elle-même au delà de tous les problèmes : en effet, les choses ne reçoivent leur lumière que du fait même que la conscience les assimile, ou les change en sa propre substance, ou encore les réduit à des opérations qu’elle est capable d’accomplir. Bien plus, on peut dire qu’une chose est pour nous un problème dans la mesure où elle est appréhendée par la conscience comme étant pour elle un objet, ou encore comme lui étant d’une certaine manière hétérogène, mais que trouver la solution de ce problème, c’est découvrir comment la conscience est capable de pénétrer cette chose et en un certain sens de la produire. Le propre de la conscience, c’est donc de faire évanouir l’extériorité des choses au profit de leur intériorité, et cette intériorité ne peut être rencontrée que si nous retrouvons en nous l’acte même par lequel elles se font. La conscience aspire donc à coïncider avec l’acte même de la création : en fait, elle s’en distingue toujours précisément parce qu’il y a entre cet acte et sa propre opération toute l’opacité de l’objet. Mais c’est cette opacité qu’elle essaie de vaincre. Et si l’activité de la conscience ne produit rien de plus — en raison de sa propre limitation — que la pure représentation de l’objet, encore cette représentation n’est-elle capable de la satisfaire que dans la mesure où elle est son œuvre, c’est-à-dire dans la mesure où la conscience, incapable de créer le monde, crée du moins l’apparence du monde telle qu’elle lui est donnée ; car alors c’est elle-même qui se la donne.
Il y a plus : cette conception de la conscience nous permet de pénétrer dans l’intimité de l’acte créateur, mais c’est l’écart même qui l’en sépare qui fait apparaître pour elle ce monde d’objets que nous considérons habituellement comme l’effet même de la création. Cependant, il n’y a d’objet créé — ou d’apparence — que pour une conscience qui ne peut pas le réduire à sa propre opération, de telle sorte que, puisqu’il y a des consciences particulières, — comme notre expérience en témoigne, — il faut, d’une part, que chacune se définisse elle-même par un acte intérieur qui ne peut être qu’un acte de participation, et, d’autre part, qu’il y ait devant toutes un monde d’objets qui définisse les limites communes de cette participation. Ainsi ce monde doit nous apparaître inévitablement à la fois comme donné à la conscience et comme produit par elle.