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C’est avec la conscience que commence l’existence du moi à lui-même, mais aussi l’existence pour lui d’un monde qui le dépasse et qu’il prend pour objet de sa pensée et de son action. Aussi comprend-on facilement que l’on puisse confondre la naissance et le développement de la conscience avec la naissance et le développement non seulement de notre représentation du monde, mais encore du monde lui-même ; car quelle différence peut-il y avoir pour nous entre le monde et, sinon le représenté, du moins la totalité du représentable ? Telle est la voie dans laquelle s’est engagé l’idéalisme, et jusqu’à un certain point la philosophie elle-même. Que si l’on objectait le caractère nécessairement limité de la conscience individuelle, on n’éprouverait point de difficulté à répondre que chaque conscience individuelle est en soi capable de s’élargir jusqu’à l’infini, c’est-à-dire jusqu’aux dimensions de la conscience universelle, et que toutes les consciences individuelles évoquent l’idée d’une conscience possible hors de laquelle il n’y a rien, qu’elles divisent et dont elles sont pour ainsi dire l’actualisation. Toute affirmation émane de la conscience, se produit en elle et vaut exclusivement pour elle. De telle sorte que cette primauté de la conscience et cette impossibilité où nous sommes d’en franchir les bornes éveillent deux sentiments opposés l’un à l’autre : le premier, c’est que la conscience nous enferme dans une sphère subjective qu’il nous est impossible de franchir, le second c’est que, dans cette sphère elle-même, nous sommes déjà en contact avec un absolu dans lequel nous pouvons pénétrer de plus en plus profondément, mais au delà duquel il n’y a rien.

Or la conscience elle-même peut maintenant être considérée sous deux aspects différents : car, d’une part, j’ai toujours conscience de quelque chose, et la même conscience peut s’appliquer aux objets les plus différents ; de ces objets elle nous donne une connaissance, et cette connaissance est elle-même un acte de la conscience. Mais, d’autre part, je puis retenir seulement cet acte d’avoir conscience ; et dès que j’isole cet acte de son objet, il semble que j’ai affaire à deux domaines qui sont en un certain sens irréductibles l’un à l’autre : un monde objectif, ce qui ne veut pas dire un monde qui est au delà de la conscience, mais un monde qui est toujours l’objet de son activité, et un monde subjectif qui se réduit à son activité même, considérée indépendamment des objets sur lesquels elle s’applique, ou encore en tant qu’elle peut s’appliquer à n’importe quel objet. Telle est la ligne de démarcation que nous traçons instinctivement entre l’âme et les choses.

Pourtant nous sentons bien que cette analyse est trop simple, ou du moins qu’il est impossible de la maintenir dans son élémentaire rigueur. Car il y a une solidarité si étroite entre cette activité et ses objets qu’une activité sans rapport avec des objets cesserait d’être en tant qu’activité, et que des objets, à leur tour, que l’on voudrait rendre indépendants d’une telle activité cesseraient d’être en tant qu’objets. Il y a plus : il faut observer, d’une part, que certains de ces objets ne sont pas seulement un point d’application pour cette activité, mais qu’ils expriment son propre jeu : ce sont ceux que nous appelons précisément des états d’âme ; et, d’autre part, qu’il y a en nous une activité qui dépasse les limites de la conscience, non pas seulement celle qui modifie à notre insu les objets auxquels la conscience s’applique soit au dedans, soit au dehors, mais celle qui produit la conscience elle-même. Faut-il dire que cette activité dont procède la conscience, mais qui lui échappe, constitue proprement l’essence de l’âme ? Mais l’âme est individuelle, alors que cette activité est peut-être transindividuelle. Car comment cette activité pourrait-elle être individualisée et garder le caractère d’intimité qui donne à l’âme sa spiritualité elle-même autrement que par la conscience qui l’accompagne ? Et si pourtant l’âme et la conscience ne peuvent pas être confondues l’une avec l’autre, l’âme n’est-elle pas pour la conscience un objet transcendant, et n’est-ce point à cet objet transcendant que l’on pense quand on parle de la substance de l’âme ? Mais alors quel est une fois de plus le rapport de cet objet transcendant à la conscience avec l’intimité et la spiritualité sans lesquelles il semble que l’âme n’est plus qu’une chose parmi des choses ? Tels sont les problèmes inséparables des rapports entre l’âme et la conscience et dont la solution nous permettra de justifier la distinction de l’âme et du corps et de montrer comment le moi résulte précisément de leur connexion.

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