L’âme, toutefois, ne peut pas être confondue avec l’esprit. Car si le propre de l’esprit, c’est d’être une activité créatrice d’elle-même et qui, précisément parce qu’il n’y a rien hors d’elle à quoi elle puisse se subordonner, non seulement porte en elle ses propres raisons, mais les crée en se créant elle-même, on voit sans peine que l’esprit ne recèle en lui aucune détermination individuelle, ou qu’il les surpasse toutes ou encore qu’il n’y a qu’un esprit. Au contraire, il n’y a d’âme qu’individuelle, de telle sorte que, si l’âme est spirituelle, elle ne peut être qu’une participation à l’esprit. Il faut donc l’en distinguer par des déterminations qui la limitent, mais qui l’individualisent. Il peut bien arriver que nous parlions de la pluralité des esprits, mais nous ne doutons pas que cette pluralité ne réside dans des modes différents de participation à un esprit qui est identique ; ce qui explique assez bien que nous puissions parler d’une communion des esprits, qui s’opposent seulement les uns aux autres dans la mesure où ils reçoivent des limitations qui les distinguent, c’est-à-dire où ils ne sont pas proprement des esprits. Cependant il n’est pas vrai que l’âme ne soit âme que par sa limitation : ce serait dire qu’elle est non spirituelle. Elle est âme par cet acte de participation à l’esprit, qui est l’esprit lui-même en tant, précisément, que, partout où il agit, il est la mise en jeu d’une liberté. Qu’il y ait une pluralité de libertés, telle que chacune d’elles ait une initiative qui lui est propre, et que toutes s’accordent pourtant dans la mesure où chacune devient une expression plus parfaite de l’esprit pur, c’est là sans doute la condition suprême pour que l’Esprit ne demeure pas un simple possible, ou qu’il ne reste pas bloqué dans une perfection immobile où son activité créatrice se trouverait d’un seul coup consommée et annihilée. Ce n’est pas là seulement le secret de la création, c’est le secret de l’esprit considéré dans sa pure essence. Mais si l’âme est esprit ou liberté, il faut pour qu’elle s’individualise, pour qu’elle soit mon âme et me permette de dire moi, qu’elle soit elle-même déterminée et limitée, bien qu’elle ne se confonde avec aucune de ces limitations ou de ces déterminations. Or la théorie de l’âme, ce sera précisément la théorie de ces limitations ou de ces déterminations, la dialectique des rapports que notre liberté soutiendra avec elles, des moyens qu’elles lui fournissent et des obstacles qu’elles lui opposent, de l’assujettissement auquel elles la contraignent et des efforts par lesquels elle s’en délivre.
Mais tout d’abord il faut reconnaître qu’à l’égard de l’esprit une liberté ne peut recevoir de limitation que d’une autre liberté. Car d’où pourrait procéder l’origine même de notre limitation si on considère non pas cette force négative qui nous découvre nos propres bornes, mais cette force positive qui nous les impose ? S’il en est ainsi, on peut prévoir que le monde dans lequel nous vivons, qui est un monde de phénomènes, doit être regardé non pas seulement comme le monde des manifestations de la liberté, mais encore comme un monde où viennent s’exprimer ces limitations mutuelles grâce auxquelles les différentes libertés se distinguent et pourtant communiquent. Le propre de l’âme, c’est d’être un esprit engagé dans un monde, et qui, même si on suppose qu’elle puisse s’en détacher, doit y être engagée pour réaliser sa destinée. Il faut donc qu’il n’y ait qu’un monde dans lequel toutes les âmes accomplissent leur destinée solidairement. Et si l’on peut dire que dans ce monde chaque âme a une situation particulière qui définit les circonstances dans lesquelles la liberté aura à s’exercer, l’âme, considérée dans l’activité qui la fait être, doit comporter nécessairement l’union d’une liberté et d’une situation. Quant au monde lui-même, il rassemble en lui toutes les conditions de possibilité qui permettent aux différentes libertés d’agir à la fois séparément et solidairement. Et s’il y a une dialectique qui permet de définir le monde comme un système dont l’espace, le temps et les catégories constituent les arêtes, cette dialectique ne peut pas recourir à un autre principe de déduction qu’à la notion d’une liberté qui se donne à elle-même les moyens par lesquels elle se fonde dans son double rapport avec l’activité dont elle participe et avec toutes les autres libertés.