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Dès lors, la question de la vérité du matérialisme ou du spiritualisme n’est plus aussi simple qu’on le pense. Ou, du moins, c’est une question à laquelle on ne peut pas répondre par un choix entre deux partis qui s’excluent. L’âme n’est pas une chose telle que, lorsqu’on nous interroge pour savoir si elle est, nous puissions nous prononcer par oui ou par non. Car elle appartient à la catégorie des choses qui se font et qui peuvent être ou ne pas être. L’âme est en tant qu’elle est l’être de cette puissance même qu’elle a de se faire. Mais elle peut ne pas être, si on met l’être dans l’actualisation de cette puissance. Et c’est pour cela que le matérialisme et le spiritualisme sont des doctrines qui n’ont pas de vérité en elles-mêmes, mais que, selon la manière dont on agit, on peut rendre vraie l’une ou l’autre. Il n’y a pas d’objet âme dont on puisse par la connaissance arriver à savoir s’il faut dire qu’il est présent ou bien absent. Chercher un tel objet, c’est déjà le matérialiser. Et aucune réponse n’est possible aux savants qui déclarent ne l’avoir jamais rencontré, si on accepte qu’il puisse l’être. Mais on comprend très bien qu’il puisse y avoir deux attitudes différentes de la conscience : l’une dans laquelle on n’a de regard que pour les choses ou pour les états, persuadé qu’il n’y a point d’existence ailleurs, où l’on vérifie partout le déterminisme sans penser qu’il nous appartient du moins tantôt de nous y abandonner et tantôt de le diriger : alors nous rendons le matérialisme vrai ; l’autre où le monde, au contraire, n’a de sens pour nous que dans la mesure où nous reconnaissons et où nous introduisons en lui la présence d’une activité créatrice et valorisante : alors nous faisons nous-même la vérité du spiritualisme. Et il ne suffit pas de dire qu’il y a là une option radicale qui permet d’établir une scission entre deux sortes d’hommes. Il faut dire encore que c’est cette option qui définit notre essence d’homme, c’est-à-dire cette liberté dont nous disposons, par laquelle nous nous distinguons de la nature animale à laquelle nous sommes pourtant unis, mais qui fait que nous ne pouvons être homme qu’à condition de choisir d’être homme et non point animal. Aussi faut-il reconnaître que les deux tendances qui, par l’assentiment que nous leur donnons, permettent au matérialisme et au spiritualisme de naître sont déjà présentes au cœur même de chaque conscience, de telle sorte que l’option que l’on peut faire entre elles n’est jamais décisive et qu’il n’y a point de matérialiste assez conséquent pour ne jamais donner raison au spiritualisme, soit par ses vœux, soit par ses actes, ni de spiritualiste assez pur que le matérialisme ne séduise et ne risque d’entraîner dans certains moments de doute ou de découragement.

Il faut donc remarquer que, si le matérialisme et le spiritualisme sont des doctrines qu’il dépend de nous de réaliser, cette réalisation pourtant ne peut jamais être absolue, ni sans recours. Car le spiritualisme réalisé, c’est-à-dire achevé et accompli, tel que la liberté ne pourrait plus opter en faveur du matérialisme, c’est le matérialisme encore. Et le matérialisme lui-même, en tant qu’au lieu d’être un fait qui s’impose à nous, il est un acte qu’il dépend de nous d’accomplir et même de maintenir avec une rigueur presque ascétique, vérifie d’une certaine manière le spiritualisme. C’est qu’en réalité le spiritualisme réside dans cette alternative même que nous acceptons de poser entre le matérialisme et le spiritualisme. Il est inséparable de l’exercice de la liberté, qui élève le moi infiniment au-dessus du monde des choses, et qui témoigne encore de sa présence dans l’acte par lequel elle se renie. Dira-t-on que le matérialisme nous est en quelque sorte imposé par notre probité intellectuelle, dès que la connaissance du réel est en jeu ? Mais qu’est-ce que cette probité à laquelle on peut manquer, cette connaissance qui se distingue elle-même du réel auquel elle s’applique et à laquelle on peut ne pas accéder ? N’y a-t-il pas là le témoignage d’une certaine indépendance de l’esprit et de sa mainmise sur le réel, au moment où il pense s’y assujettir ? L’intérêt de cette analyse, c’est précisément de montrer qu’il n’y a point de réalité proprement spirituelle, et que l’âme, que l’on considère comme telle, n’est jamais qu’une possibilité qu’il dépend de nous de réaliser. Mais peut-être n’y parvient-elle jamais. Ou bien son essence est-elle même de n’y point parvenir. Car si elle y parvenait, ce serait dans quelque ouvrage où son activité viendrait se consommer et mourir, alors qu’elle n’existe que là où elle dépasse sans cesse tous ses ouvrages, là où, demeurant toujours elle-même, elle ne disparaît jamais dans son propre effet.

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