Cependant l’âme n’est pas seulement une existence transcendante, telle qu’elle nous échappe toujours, bien que nous ne cessions pourtant de lui ouvrir accès dans notre conscience. Elle n’est pas seulement un mystère qui recule toujours, bien que la lumière ne cesse de le pénétrer. Elle enveloppe en elle la signification de notre existence et la fin vers laquelle elle nous conduit. L’idée de l’âme a un caractère eschatologique : et ce caractère est constitutif de son essence même. Peut-être même faut-il dire que l’idée de l’âme est née du besoin que nous avons de surmonter non seulement une répulsion, mais encore une contradiction inséparable de cette pensée qu’une existence, qui est la nôtre, puisse retomber un jour au néant. Elle est l’affirmation que cette existence ne se réduit ni au corps, ni au moi, et qu’en dépit du témoignage d’autrui qui verra mon corps se corrompre et ne pourra plus communiquer avec moi, l’intimité même de ce moi est ancrée dans l’être et survit à toutes les vicissitudes de la vie temporelle. Là est la source même de la distinction que nous faisons entre l’âme et le corps, et même entre l’âme et le moi, s’il est vrai que la vie temporelle du moi ne peut être dissociée de la vie du corps. C’est pour cela qu’on a raison de dire que l’âme ne peut être qu’un objet de foi, mais d’une foi toujours renaissante. Mais la rejeter hors du domaine de la connaissance, loin d’équivaloir à la nier, est destiné seulement à nous rappeler qu’elle est par définition au delà de toutes les preuves et de toutes les vérifications. On peut bien essayer de construire un concept de l’âme auquel on attribuera tous les caractères qui permettent de la soustraire à cette ruine incessante qui est inséparable de la vie du corps ou de la vie du moi : mais ce concept, rien ne prouve qu’il y ait une existence qui lui correspond. Il faut donc que nous nous tournions vers l’expérience que nous avons de notre propre moi et que nous montrions comment, dans cette expérience même, nous saisissons une existence manifestée, mais qui est telle qu’à travers cette manifestation nous saisissons une essence en train de se faire et qui, au lieu d’être ébranlée par la disparition des états du moi, exige cette disparition afin de fonder son indépendance et sa subsistance mêmes.
L’âme est associée par là même à la vie du corps : elle ne peut pas être définie simplement comme en étant la négation, car le corps est indispensable à la formation même de l’âme. Elle est la signification non pas proprement du corps, mais de notre existence même en tant qu’elle est individuelle, c’est-à-dire inséparable du corps ; et si, à un certain moment, il arrive qu’elle se détache du corps, c’est que le corps sans doute a fini de la servir. Il n’est pas, comme le disaient les Anciens, la prison de l’âme, mais l’instrument de sa création. L’âme apparaît donc ici non point comme un être donné, mais comme un être ayant une tâche à remplir qui est une mise en œuvre de ses possibilités, et, si l’on préfère, une destinée à accomplir. Mais on peut dire que c’est le moi qui a la responsabilité de son âme : et c’est l’usage qu’il fait des responsabilités qu’elle lui offre qui détermine ce qu’elle sera un jour. Telle est la raison pour laquelle l’âme apparaît toujours comme un au-delà que le moi ne réussit jamais à atteindre ni par la connaissance, ni par l’action, de telle sorte qu’il réduira souvent à peu de chose l’âme qui à la fin sera la sienne.
Mais le caractère eschatologique de l’âme soulève encore le problème des rapports entre le temps et l’éternité. Nous ne doutons point qu’il n’y ait un chemin de l’âme qu’elle est astreinte à suivre afin de constituer elle-même sa propre destinée. Ainsi la vie de l’âme nous paraît elle-même engagée dans le temps. Et pourtant nous pensons que l’âme est aussi une « substance », disons une essence éternelle, et qu’elle échappe par là à cette dissolution qui est inséparable de l’existence temporelle. La destinée de l’âme, c’est d’abord pour nous un avenir, mais un avenir qui se poursuit au delà de la mort, c’est-à-dire du terme même qui clôt pour nous l’avenir. Toutefois, dans cet avenir nouveau, le temps cesserait d’exercer son action destructive. Ce serait un avenir éternel, c’est-à-dire semblable à un présent qui ne s’interromprait jamais. Or nous ne pouvons donner un sens à ces notions qu’en montrant comment, dans l’expérience même de notre vie, le présent et le temps sont inséparables, et comment la mort consomme seulement cette abolition et cette spiritualisation de tous les événements de l’existence corporelle qui sont, comme on l’a montré dans Du Temps et de l’Éternité, les lois mêmes du devenir. Ainsi la signification eschatologique de l’âme trouve non seulement son fondement et son image, mais déjà son application dans chacun des instants par lesquels notre vie ne cesse de passer.
Une dernière remarque est encore nécessaire : car on croit souvent que l’âme n’a été inventée que pour donner une satisfaction aux désirs les plus profonds de notre conscience qui ont toujours été déçus ici-bas, mais qui seraient comblés dans un monde imaginaire. Or on ne peut pas admettre qu’il en soit ainsi : car, d’une part, il est possible que la sagesse véritable réside dans le désir refréné plutôt que dans le désir assouvi, et, d’autre part, si la croyance en l’immortalité a toujours lié les menaces aux promesses, c’est que cette espérance et cette crainte engendrées par le désir commencent à nous apporter dès maintenant cela même dont nous attendons après la mort une sorte d’achèvement. Enfin si l’on voulait que, abstraction faite des plaisirs et des peines, le désir d’immortalité fût l’effet d’un simple attachement à l’existence dont nous ne voudrions jamais être délivrés, il suffirait de penser à l’attitude de l’Orient qui aspire à cette délivrance et cherche précisément des moyens de l’obtenir en redoutant de n’y point réussir, pour voir qu’il peut y avoir à l’égard de l’existence des sentiments opposés à ceux que nous éprouvons lorsque nous appelons un au-delà de la mort qui éternise cette existence, au lieu de l’interrompre. Mais dans les deux cas on trouve le même témoignage, à savoir que dans la présence même de notre vie on croit pouvoir discerner de ce qui passe avec notre corps ce qui adhère à notre âme et sur quoi les accidents de notre corps n’ont plus de prise.