S. Thomas s'était donné, dans l'unité vivante du concept objectif, un centre de perspective où venaient s'harmoniser, par synthèse, les principes opposés de l'unité et de la multiplicité : la " quidditas rerum materialium ", objet propre de l'intelligence humaine, présentait un raccourci de la totalité de l'être, suspendue qu'était cette " quiddité " entre deux relations transcendantales, l'une à l'indéfini de la pure matière, l'autre à l'infini de l'Être absolu.
Dans la philosophie de Duns Scot, ce centre de perspective, rapprochant les extrêmes de l'univers au sein d'une unité objective nécessaire, a disparu. En effet, on ne voit plus, dans le scotisme, pourquoi la " quiddité " des choses matérielles, et non pas la " quiddité " tout court, serait l'objet propre de l'intelligence humaine : car Duns Scot ne reconnaît pas, comme S. Thomas, dans la formation du concept singulier et dans l' " itérabilité" objective du concept abstrait, une relation nécessaire à la quantité concrète ; l'individualité corporelle étant, à ses yeux, directement intelligible, le processus entier de l'intellection, dans ses conditions essentielles, se déroule sans égard à la pure matière. Si la coopération initiale de la sensibilité et de l'entendement apparaît, en fait, inévitable., c'est tout au plus à la manière d'une condition préalable ou concomitante de l'intellection : le sens rend présent au sujet l'objet individuel, dont les éléments d'intelligibilité peuvent alors impressionner immédiatement la faculté intellectuelle. Moins que cela : la coopération du sens et de l'entendement n'est, au fond, qu'accidentelle : exigence fâcheuse de notre nature " déchue ". Le véritable objet de notre intelligence, c'est, immédiatement, l' " entité intelligible ", ens : " Dicendum.... quod via generationis, vel acquirendo scientiam, prius apprehendimus quidditates sensibilium, quia pro statu naturae lapsae[1] nihil intelligimus nisi cum ministerio sensuum. Tamen illae non sunt proprium obiectum adaequatum intellectus nostri, sed etiam possumus intelligere substantias separatas ; et tale obiectum est prius via perfectionis et simpliciter, etc.. " (De anima, qu. 19. Edit. cit. tome 2, p. 558 a, n. 5 et passim, Ibid.) D'autre part, ajoute-t-on, l'objet propre et premier de notre intelligence, ne peut être ni Dieu, ni la substance, ni les attributs transcendantaux de l'être : reste seulement l'être comme tel, ou l'entité (ens) : " Cum igitur, nec Deus, nec verum, nec substantia sint primum obiectum intellectus, sequitur quod ens sit illud primum ". (Ibid. quaest, 21, n. 4. Edit. cit. p. 565 a et b).
Plusieurs de ces formules offrent un sens anodin, auquel S. Thomas pourrait souscrire ; mais, qu'on y prenne garde, chez Duns Scot, les expressions les plus traditionnelles revêtent une signification nouvelle, étroitement dépendante de tout son système ; celles que nous venons de citer excluent, en réalité, la thèse thomiste de l'objet formel immédiat de l'intelligence humaine et fraient directement la voie à la thèse scotiste de l'univocité de l'être. (Voir ibid. qu. 21, n.7 sqq. pp. 566, ss.)
Considérons en effet la connaissance (naturelle) que Duns Scot nous accorde des objets transcendants, et avant tout de Dieu : à première vue, elle paraît plus pénétrante que la connaissance analogique thomiste ; en réalité, elle porte moins haut.
Entre la connaissance intellectuelle intuitive des objets transcendants – que Duns Scot ne nous attribue pas plus que S. Thomas – et la connaissance purement analogique, le " Docteur subtil " trouve place pour une connaissance " quidditative " (voir à divers endroits, p. ex. De anima, qu. 19, n. 5-6 ; édit. cit. tom. 2, p. 558 a et b). Elle est constituée par des concepts empruntés aux objets créés, et groupés entre eux à la manière des parties d'une définition. Encore que sous une forme imparfaite, ce groupement exprime la " quiddité " des substances transcendantes et de Dieu, non seulement en toute propriété (proprie, par opposition à metaphorice), mais directement. En ceci " la connaissance quidditative " diffère radicalement de la connaissance analogique thomiste, qui demeure toujours la " représentation " d'un objet fini et ne " signifie "[2] l'objet transcendant qu'indirectement comme terme d'une relation. Or – c'est à cela que nous voulions en venir - on voit aisément à quelle condition la " connaissance quidditative " scotiste deviendrait possible : c'est que les éléments conceptuels, recueillis dans les objets d'expérience, demeurent univoques, identiques de contenu intelligible, dans leur application à des objets transcendants. Aussi, l'être, qui définit, chez Duns Scot, l'objet propre de l'intelligence humaine, ne peut-il désigner autre chose qu'un " ens univocum ", élément intelligible supposé commun à la substance et à l'accident, à la créature et au Créateur (Voir p. ex De anima, qu. 21, n. 7-15 ; édit. cit. t. 2, pp. 566-568).