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La question de l' " entité " propre de la " materia primo prima ", loin de n'être qu'une question particulière de métaphysique, intéresse directement l'épistémologie et implique une solution bien définie du problème des Universaux. A lire des exégètes récents de DunsScot, manifestement soucieux de le rapprocher du thomisme, on serait tenté de trop isoler la cause de la " materia primo prima " de celle des Universaux : on croirait que Scot admet l'actualité propre de la matière, mais nie formellement l'actualité propre des degrés métaphysiques (genres, espèces) signifiés par les Universaux. Cette impression serait inexacte et ne répondrait à la pensée ni de Scot, ni même, croyons-nous, de ses interprètes.

Une simple constatation donne déjà bien à réfléchir : la " materia primo prima " n'est autre chose que la réalité indéterminée correspondant au concept abstrait " d'ens creatum ", disons : d'être prédicamental ou catégorial. Cet " être indéterminé " forme le premier, le plus infime, des degrés métaphysiques et se distribue dans les "genres". S'il y a un universel, c'est bien celui-ci. Or, il est " actuellement réalisé ", d'après Duns Scot, nonobstant l'indétermination extrême que suppose son degré d'abstraction. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour les attributs métaphysiques de moindre extension ?

Dans les textes de Scot relatifs aux Universaux, se rencontrent, entremêlées, les affirmations suivantes, qui peuvent paraître difficiles à concilier : 1. L'universel, en tant qu'universel, est un produit de l'esprit et n'est " en acte " que dans l'esprit. 2. La " nature spécifique " – et l'on en dirait autant du genre – n'est pas, de soi, numériquement une, d'individu à individu. 3. La " nature spécifique ", dans les choses créées, se multiplie à même le nombre des individus. 4. A l'universel, correspond, dans les objets une " unité réelle ", " unitas realis ", intermédiaire entre l' " unité de raison " et l' " unité numérique ". Cette " unitas realis, minor numerali " n'est point formellement un " universel", mais bien toutefois quelque chose qui est " commun " aux objets indépendamment même de toute pensée abstractive. (cf. entre autres passages Op.oxon.2 dist. 3, qu. 1. Op. cit. tom. 6, pp. 334 sqq.)

D'une part donc il semblerait que l'universel gardât une certaine unité physique dans les objets concrets qui le réalisent. D'autre part il semblerait que l'unité de l'universel fût purement idéale, et que l'essence physique, à tous ses degrés, se multipliât avec les individus. Peut-on concilier ces deux termes opposés sans atténuer l'un ou l'autre ?

Remarquons qu'une difficulté identique s'attache aux textes qui traitent de la " matière ". Nous avons rappelé, un peu plus haut, que la matière possède une actualité propre, et, dans la mesure de cette actualité, une unité physique propre, qui déborde l'individu, et même l'espèce. Or, à d'autres endroits, que lisons-nous ? Ceci, par exemple : "Materia in omnibus generabilibus et corruptibilibus est unius rationis, non tamen sequitur quod omnis forma, quae ponitur in una materia, ponatur in alia ;.... quia cuiuslibet individui est alia et alia materia, licet sint eiusdem rationis, quia alia tua, alia mea materia est. " (Report. Paris., 4, dist. 11, qu. 3, n⁰ 15. In Scoti Opera, ed. cit. tom. 11, p. 670 b). Si la matière possède une actualité propre, préalable à toute différenciation, il faut bien pourtant que, selon cette actualité, elle soit physiquement une : comment, dans ces conditions, peut-on parler d'une matière multiple en tant que matière ?

Sans entrer dans des discussions de textes, qui nous entraîneraient trop loin, nous dirons en peu de mots quelle est, d'après nous, la seule interprétation cohérente de la pensée du grand docteur franciscain.

Ce qui donne à l'universel sa forme dernière, ce qui en fait un " universale in actu ", c'est manifestement, d'après Scot, une opération abstractive intellectuelle, qui est une opération réflexive, une " secunda intentio ". Aussi, définit-il l' " universale ", par opposition au " commune ", comme un " prédicable ", à peu près de la manière dont les Manuels de Logique scolastique définissent l' " universale in praedicando " : " Commune non est universale in actu, quia deficit ei illa differentia, secundum quam completive universale est universale, secundum quam scilicet ipsum idem aliqua identitate est praedicabile de quolibet individuo, ita quod quodlibet sit ipsum. " (Opus oxon. 2, dist. 3, qu. 1, n. 8. edit. cit. tom. 6, p. 361). Dans ces conditions, il est bien évident que l'universel proprement dit ne saurait subsister, comme tel, dans les choses : la coïncidence stricte de l'unité avec la multiplicité, sur le même plan d'être, n'est possible que dans la pensée objective, moyennant abstraction. Cette remarque précise le sens d'un certain nombre de textes, antiréalistes en apparence, qui se rencontrent dans les œuvres de Duns Scot.

Toute la question de la réalité actuelle des Universaux se trouve donc restreinte à définir le mode d'être de cette " communitas " ou de cette " unitas realis, minor numerali ", qui, sans être proprement universelle, correspond, dans les choses, à l'universel. La question est intimement connexe – Scot lui-même indique ce rapport étroit (Op. oxon. 2, dist. 3, qu. 1, n. 8. Edit. cit. tom. 6, p. 361) – au problème difficile de l'individualité ou de la " singularité ".

Pour les philosophes qui ne conçoivent pas d'être actuel qui ne soit individuel, parce qu'ils jugent incompatibles, en un même sujet, l'actualité selon l'être et l'indétermination selon l'essence physique, chaque élément constitutif d'une réalité subsistante est, à la fois, actué et individualisé avec le tout dont il fait partie : pour eux, le " fondement réel " des Universaux, la " communauté physique " correspondant aux concepts généraux, consiste seulement dans la similitude objective de réalités totalement distinctes les unes des autres : encore avons-nous remarqué plus haut (p. 76) que cette similitude objective, si elle est complète pour l'espèce, devient imparfaite pour les genres. S. Thomas pousse d'ailleurs le problème plus loin, et cherche à définir la condition interne qui rend possible, dans l'essence, toute collation quelconque de l'existence : dans les formes pures, c'est la perfection même de la forme ; dans les formes corporelles, liées à la matière et numériquement multipliables, c'est leur relation à la quantité concrète ; mais, en toute hypothèse, ce principe d'individuation, condition prochaine de toute actuation réelle, affecte directement l'essence entière. D'une pareille conception, l'ultraréalisme est exclu en principe.

Chez Duns Scot, le problème semble plus malaisé à résoudre. Du moment qu'on attribue un " degré positif d'entité ", avant toute opération abstractive, à la " materia primo prima " d'abord, puis à chacune des " contractions " successives qu'elle subit pour devenir enfin individuelle – " cuilibet universali correspondet in re aliquis gradus entitatis " (Theorema IV. Edit. cit. tom. 3, p. 269,) – il faut bien considérer l'individualité comme une dernière détermination formelle survenant à d'autres déterminations préalables et l' " esse individuale " comme surajouté à l' " esse commune " des échelons inférieurs. C'est d'ailleurs ce que Scot enseigne expressément (Voir p. ex. Op. oxon. 2, dist. 3, qu. 2 et suiv., ou plus particulièrement qu. 6 nn. 9 et suiv. Edit. cit. tom. 6, p. 407). Mais alors, tous ces degrés réels, inférieurs à l'individualité, possèdent donc, préalablement à leur unité individuelle, une unité propre, qui correspond à leur entité propre. " Cuicumque gradui reali entitatis correspondet realis unitas " (Quaest. in Metaph. lib. 7, qu. 13, n. 19. Edit. cit. tom. 4, p. 706 a)[1]. Considérons, par exemple, la "nature spécifique " : ".Natura, secundum quod natura, est ens reale ; ergo est unum aliqua unitate realiter ; non unitate individuali, quia tunc omnis unitas realis esset numeralis. " (Op, et loc. cit. n. 10, p. 701 b).

L'unité, dont il s'agit ici, est semblable à celle que nous avons vue convenir à la matière comme telle : c'est l'unité d'une entité actuelle, imparfaite dans son actualité ; unité réelle, cependant, car bien loin d'être constituée, dans son degré abstractif propre, par l'entendement, c'est elle qui détermine objectivement le degré d'abstraction de l'entendement ; l'entendement, au fond, n'est pas " abstractif ", il est intuitif : l'échelonnement des degrés abstractifs gît dans les choses elles-mêmes ; sinon, proteste Duns Scot, si toute " unitas communis " était due à un découpage opéré arbitrairement ( ?) par l'esprit, pourquoi, dans l'ordre des réalités, Socrate serait-il plus proche de Platon que d'une pierre ?

Si précautionnée qu'elle soit, cette profession de foi épistémologique paraîtra, sans doute, de l'ultraréalisme. Pour être entièrement équitable envers Duns Scot, il convient cependant d'apporter encore quelques précisions. Elles sont rendues indispensables par les passages dans lesquels le Docteur franciscain se refuse à admettre la possibilité – du moins la possibilité " naturelle " – d'une subsistance de l'essence comme telle, sans déterminations individuantes. (Voir p. ex. Quaest. in Metaph. lib. 7, qu. 13, n. 20. Edit. cit. tom. 4, p. 706 a).

Ces passages ne doivent pas être confondus avec ceux qui excluent l'hypothèse d'un universel " a parte rei " : la subsistance réelle d'un universel, en tant qu'universel, implique contradiction flagrante et se trouve donc être absolument impossible. (Voir ci-dessus, p. 92). D'autre part, Scot admet, nous le savons, la subsistance possible de la " matière " sans forme (Voir ci-dessus p. 91). Le cas de l'essence métaphysique (générique ou spécifique) ou, si l'on préfère, de l' " unitas realis, minor numerali ", serait donc intermédiaire entre celui de l'universel et celui de la matière. " Quaedam, naturae in se non répugnant, et tamen répugnant naturae positae in esse, vel factae, sicut non esse, non factum. Similiter naturae in se non repugnat forte separari ab omnibus gradibus individualibus, quia intelligendo naturam sine illis non includitur contradictio ; tamen in esse repugnat sibi quod separetur ab omnibus.. Non ergo potest fieri nisi sub aliquo gradu individuali ; quare iste non potest differre re... Et ita stat inseparabilitas propter continentiam unitivam. " (Quaest. in Metaph., loc. sup. cit.)

Cela veut dire que, dans le cas de l' " unitas realis communis ", la répugnance à exister isolément ne découle pas, comme dans le cas de l'universel, de l'essence de cette unité commune, mais bien de la " continentia unitiva ", de la cohésion indéfaisable, qui, dans l'ordre des existences, amalgame tous les degrés de la nature spécifique avec l'individualité. L'inséparabilite de l'essence commune est à tout le moins une loi physique. Dieu pourrait-il – miraculeusement – en suspendre les effets, comme dans le cas de la matière ? La pensée de Scot nous paraît obscure sur ce point : pour l'élucider par conjectures, nous devrions entrer dans des discussions subtiles qui seraient ici un hors d'œuvre.

Fût-il même démontré que Duns Scot professe l'impossibilité absolue de faire subsister l'essence en dehors de toute détermination individuelle, il resterait encore que, fût-ce indissolublement liée aux individus, l'essence commune est constituée, d'après lui, par un échelonnement d' " entités " réelles ou de " formalités ", participant, chacune pour son compte et selon sa nature, à l'acte d'être. L'actualité propre de chaque " formalité " précède, en raison, la survenance de toutes déterminations ultérieures, si nécessaires qu'elles puissent être, y compris la détermination individuelle, sommet de l'édifice. Si donc on entend parler uniquement de cette réalité particulière qu'est l'être actuel propre à chaque " formalité ", il faudra dire que cette réalité ne possède encore, en soi, aucun principe de diversification ni de multiplication numérique : son être actuel est, bien qu'actuel, un être indéterminé, indifférencié et par conséquent " général ", dans la mesure qui convient au degré de la formalité en question.

Comment une " entité " actuelle peut-elle être à la fois, au sein des substances singulières, et préalablement à toute intervention d'un entendement abstractif, générale et individuelle, une et multiple, homogène en soi par le dedans et diversifiée en soi par " contraction " extrinsèque ? C'est le mystère de la " distinctio formalis a parte rei " ; c'est d'ailleurs le mystère de toute philosophie qui se verrait acculée à la nécessité de calquer la réalité métaphysique sur ce morcellement excessif de l'intelligible, et, par conséquent, de l'être, qui est le propre de notre entendement imparfait. L'opacité de ce mystère ne recélerait-elle pas une véritable contradiction logique ?..


  1. Voir, par exemple, Op. oxon. 2 dist. 3, qu. 6, nn. 9 à 14. Edit. cit. tom. 6, pp. 406 sqq. et Report. Paris. 2, dist. 12, qu. 5, nn. 11 à 14. Edit. cit., tom. 11, p. 328-329. NB. On s'est servi de ces textes pour montrer que, d'après Scot, 1' " unitas minor " n'est point, en soi, numériquement une d'individu à individu. C'est vrai, et c'est aussi une conséquence indirecte de la démonstration de Scot ; mais ce qu'il avait principalement en vue nous paraît avoir été d'établir qu'une " unitas minor numerali " persistait sous la détermination individuelle surajoutée. Aussi, ces textes, tout en écartant de Duns Scot le soupçon de " platonisme " (au sens peut-être inexact, où on l'entendait généralement) le séparent du thomisme plus qu'ils ne l'en rapprochent. ↩︎

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