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La Question VIII confirme, sur tous les points, les analyses que nous venons de faire ; mais elle nous intéresse avant tout par le problème qu'elle traite en ordre principal : " Utrum, supposito quod in omnibus substantiis, tam spiritualibus quam corporalibus, sit materia, an sit in omnibus eadem, secundum rationem univocam ? " (loc. cit. Titulus, p. 46 a).

Dans les articles 1 à 3, qui traitent des attributs généraux de la matière, reviennent, avec plus de développements, quelques idées déjà rencontrées. Par exemple, l' " entitas materiae " est définie à différents points de vue (art. 1). " In materia, possumus considerare triplex esse " (loc. cit. n. 3, p. 46 b) : 1⁰) " Esse simpliciter seu actualiter habet materia in quantum est effectus Dei " (Ibid). Cet " esse simpliciter " est univoque dans son attribution à tous les êtres créés ; il se rapporte à Dieu comme à une " cause efficiente ". 2⁰) " Habet etiam [materia] esse hoc vel esse tale, et hoc sub duplici differentia " (loc. cit. n. 5, p. 47 a) : a) " in quantum est omnium formarum quaedam capacitas " (Ibid.). Il s'agit ici de l'essence propre de la matière considérée, non plus en tant qu'être, mais en tant que matière. Cet " esse tale " se rapporte à Dieu comme à une " cause exemplaire ". b) " Esse autem tertium habet materia per illud quod recipit per formam " (loc. cit. p. 47 b) : ce troisième " être ", la matière en reçoit communication par la forme. Quel est le rapport de ces trois " entités " entre elles ? " Uterque actus praedictus materiae est in potentia respectu istius tertii actus, quem habet a forma sicut a suo formali. Esse autem actuale non habet ab ipsa [forma] formaliter ; nec enim materia ïormaliter per formam est actu, sed per formam est talis, puta lignea vel terrea. " (Ibid.).

Toujours le morcellement entitatif de l'être actuel entre la matière et ses formes. Transcrivons un dernier exemple de cette conception si éloignée du thomisme. Parlant de la " potentialité " de la matière vis-à-vis des formes, Duns Scot s'exprime ainsi : " Materia et sua potentia.... sunt omnino idem re, differentia solum ratione. Materia enim de ratione sua nominat substantiam quamdam actu in composite existentem, cuius actualitas est imperfecta et actualitati omnis formae opposita.... Potentia vero.... etc.. " (Op. et qu. cit., art. II, n. 6, p. 47 b).

Il est donc bien clair que Duns Scot multiplie et morcelle l'être au sein des réalités individuelles, et qu'il relâche ainsi la stricte unité de la substance. Mais ce qu'il sacrifie de l'unité individuelle, ne sera-ce point au bénéfice de l'unité cosmique " intersubstantielle ", si l'on peut s'exprimer ainsi ? Sur ce point, les plus récents interprètes de Scot sont en désaccord avec la presque totalité des historiens de la philosophie ; le débat porte principalement sur les passages que nous allons examiner. Cette enquête, loin de nous écarter de notre sujet principal, nous facilitera, au contraire, l'étude de " l'universel " scotiste.

D'une part les historiens prêtent généralement à Scot un réalisme qui ne s'arrête pas à l'échelonnement d'entités (" formalités ") de moins en moins déterminées au sein de chaque individu, mais qui va jusqu'à proclamer l'unité réelle de chacun de ces plans d'être selon toute leur extension logique, c'est à dire, l'unité réelle de l'espèce, d'individu à individu ; l'unité réelle du genre, d'espèce à espèce ; enfin l'unité réelle de la " materia primo prima " ou de l'être indéterminé, de genre à genre.

D'autre part il ne manque pas de Manuels de Scolastique qui donnent du réalisme de Scot une interprétation plus bénigne, en ce sens du moins qu'ils omettent d'examiner les conséquences que la " distinctio formalis a parte rei " peut entraîner en dehors de l'individu. Plus récemment, le P. Minges (op. sup. cit.) a montré, par des textes décisifs, que Duns Scot n'avait rien d'un réaliste à la manière de Guillaume de Champeaux, et se gardait bien d'enseigner " l'unité numérique " des degrés métaphysiques inférieurs à l'individu.

On verra plus loin pourquoi, tout en admettant cette conclusion positive du P. Minges, nous ne croyons pas le débat entièrement clos. Duns Scot se demande donc "‘ utrum in omnibus rebus sit una materia ". (Op. et qu. cit. art. IV, n. 22, p. 51 b).

"J'adopte, dit-il, l'opinion d'Avicembron, au livre de la Source de vie " : " Ego autem ad positionem Avicembroni redeo ; et primam partem [huius positionis], scilicet quod in omnibus creatis subsistentibus tam corporalibus quam spiritualibus sit materia teneo, sicut ostendi in praecedenti quaestione ; circa secundam partem positionis, scilicet quod sit unica materia, sic procedo " (loc. cit. n. 24, p. 52 a et b).

Il démontre ensuite l'unité de la matière par des arguments, dont – en droit – les uns concluent seulement à l' " univocité ", mais les autres à une véritable unité physique. (On n'oubliera pas qu'il s'agit de la " materia primo prima ", définie ci-dessus.)

Par exemple : " Quod talis materia, ut dicit ens minimum, prope nihil, receptivum formarum, sit unum solum in se – non dico aliquod unum in omnibus materialibus – ostendo. Certum est, cum illa materia minimum habeat de entitate, est medium inter ens et nihil. Impossibile autem est inter duo extrema dare duo media per aequalem distantiam ; ergo si sint duae materiae, unum plus habebit de entitate quam aliud. " (loc. cit. p. 52) Pour quelqu'un qui aurait attribué à la matière une " actualité " propre, cet argument prouve non seulement une univocité conceptuelle, mais une unité physique de la matière.

Plus loin, par exemple au n⁰ 26 (pp. 52 b, 53 a), il suffirait, pour faire droit à l'argument, de reconnaître une similitude entière entre les matières distribuées dans les divers groupes d'êtres. Mais ensuite, à partir du n. 27, Duns Scot argue de l'unité physique du monde, qui réclame, selon lui, un principe fondamental commun, la matière. Dès les premiers paragraphes, il est difficile d'entendre la conclusion au sens d'une unité purement idéale de la matière : à mesure qu'on avance, cette interprétation nous paraît devenir une gageure désespérée.

L'auteur, en effet – Duns Scot ou un disciple immédiat – se livre à des considérations comme celle-ci : L'ordre interne des choses, créé par Dieu, doit être très parfait. Or, quel est l'ordre constant de la nature et de l'art dans leurs productions les plus exquises ? C'est de procéder de l'imparfait au parfait, de l'indéterminé au déterminé, de l'unité matérielle à la diversité des formes. Tel est le développement de la plante à partir d'une semence. En conséquence, " Videtur quod Deus, in constitutione mundi hunc ordinem servaverit, ut de uno indeterminato, quod est materia.....omnem multitudinem rerum fecerit, et quod, saltem ordine naturae, procedat de imperfecto ad perfectum " (loc. cit. n. 28, p. 53 b). Le processus que l'on envisage ici est incontestablement un processus dynamique, qui va de l'unité physique à la diversité physique : la réserve apportée dans les mots : " saltem ordine naturae ", écarte seulement la nécessité d'une priorité " temporelle " de l' " imparfait " dans le développement des choses et laisse intact le caractère physique de cet " imparfait ", qui est la " materia primo prima. "

Cette remarque fixe le sens et la portée des deux grandes comparaisons – devenues classiques – qui se rencontrent à cet endroit : la comparaison du corps et la comparaison fameuse de l'arbre :

" Ex his apparet, quod, quemadmodum membra unius corporis et articuli procedunt ab uno indeterminato per virtutem naturae dirigentis, et propter illud unum, a quo procedunt, uniuntur et ligantur, ita, suo modo, in toto mundo, ex materia una homogenea, communis omnis multitudo rerum procedit, cum non possit esse nisi unum primum indeterminatum cuius natura salvatur in omnibus posterioribus, sicut substantia et quantitas seminis in omnibus membris, quamvis contracta per actus superadditos. " (loc. cit. n. 29, p. 53 b). Et un peu plus bas :

" Ex his apparet, quod mundus est arbor quaedam pulcherrima, cuius radix et seminarium est materia prima ; folia fluentia sunt accidentia ; frondes et rami sunt creata corruptibilia ; flos, rationalis anima ; fructus naturae consimilis et perfectionis natura angelica. Unicus autem, hoc seminarium dirigens et formans a principio, est manus Dei, aut immediate,.... aut mediantibus agentibus creatis... De isto igitur totius universalis naturae fundamento, materia scilicet primo prima, verum est quod in fundamento naturae nihil est distinctum. Dividitur radix ista immediate in duos ramos, in corporalem et spiritualem... etc., etc.. " (Ibid. n. 30, pp. 53 b, 54 a).

Puisque l'individualité, ou l' " unité numérique ", est, aux yeux de Duns Scot, la forme dernière, la perfection ultime, exigée par les êtres créés, il est évident que l'unité physique attribuée ici à la matière ne peut être l' " unité numérique ". C'est, du reste, dit expressément dans le texte : " Nec oportet dicere quod omnia sint idem numero, sicut membra unius corporis ; quia illa materia non habet unitatem numeralem, saltem actu signatam, sicut semen est unum numéro. " (loc. cit. n. 29, p. 53 b).

Mais s'ensuit-il que la " matière " universelle, au gré de la philosophie scotiste, n'ait qu'une unité idéale ? Les historiens auxquels nous faisions allusion plus haut, ont-ils tort de voir, dans les textes du De rerum principio et de l'Opus oxoniense, l'expression d'une unité physique ? Non plus. Il s'est fait que, de part et d'autre, on employa le même vocabulaire pour parler deux langues différentes. Du côté scotiste, l'individualité – ou, dans les objets multipliables, l'unité numérique – se définissant comme l'ultime détermination formelle, il était inconcevable que la matière comme telle, malgré son actualité entitative, y pût prétendre ; mais, pour Scot lui-même, ne l'oublions pas, exclure l'unité numérique ce n'est point exclure toute unité actuelle et physique. Au contraire, les historiens et les critiques, qui abordèrent l'exégèse de Scot avec des présupposés non-scotistes, trouvant affirmée clairement l'entité actuelle et l'unité physique de la matière, furent enclins à traduire cette affirmation dans le langage de la métaphysique traditionnelle : or, celle-ci lie indissolublement l'individualité ou, le cas échéant, l'unité numérique, à l'existence actuelle, c'est-à-dire à toute participation, si minime qu'elle soit, de l' " acte d'être " ; si la matière scotiste est douée d'entité propre, préalablement à sa diversification générique, spécifique ou individuelle, elle réalise déjà, par soi seule, toutes les conditions de l'unité numérique ou de l'individualité.

On le voit, la question qui gît au fond des divergences et des malentendus s'avère encore une fois celle-ci : quel est le sujet prochain de l'attribution d'être ? Sont-ce les éléments différentiels et structuraux du concept ? est-ce l'unité objective et naturelle de ces éléments ? Si les éléments potentiels et actuels, dont la réunion constitue le concept objectif, possèdent, isolément, une valeur d'objet intelligible et représentent donc autant d'entités réelles – ce qui est le présupposé scotiste – la " matière " ne peut pas ne pas être réellement et physiquement unique selon son " actualité " propre. Que l'on appelle ou non cette unité physique une " unité numérique ", cela dépendra seulement de la manière dont on aura défini l'individu dans son rapport avec l'être.

Pour éviter qu'on nous reproche de tailler à arêtes trop vives notre exposé de la thèse scotiste, nous mentionnerons encore l'article VI de cette même question VIII. La doctrine déjà esquissée y prend, dans une application hypothétique, un relief plus saisissant.

L'auteur y rappelle, et y défend contre une série d'objections, l'opinion de " ceux qui croient possible la subsistance de la matière sans aucune forme ". Pourquoi cette subsistance séparée serait-elle impossible ? Des trois " esse " que l'on distingue dans la matière (voir ci-dessus p. 87), les deux premiers sont indépendants de la forme : en effet, l' " esse " qui donne à la matière son essence de " matière " se rapporte directement à Dieu comme à sa cause exemplaire ; l' " esse actuale ", qui fait être la matière, découle de Dieu comme de son unique cause efficiente. Seul l' " esse " du composé substantiel affecte la matière par l'intermédiaire de la forme. Les deux premiers " esse " suffisent pour permettre l'existence séparée de la matière, (loc. cit. n. 43, p. 57a et b). Du reste le rôle de la forme vis-à-vis de l'esse actuel de la matière, ne consiste aucunement à le conférer, mais seulement à le " conserver selon les conditions naturelles et normales " : " forma nihil facit nisi conservative, secundum cursum naturae " (Ibid.). Or, ce rôle de " conservation " qui incomberait à la forme,, peut toujours être suppléé par Dieu : " Ad omne esse actuale materiae, ut dicit terminum creationis, se habet forma in ratione conservantis. Sed Deus potest per se conservare quidquid conservat per creaturam. " (loc. cit. n. 44, p. 47 b).

Si la matière subsistait isolée de la forme, ce serait donc bien en vertu de la même entité actuelle qu'elle présente sous la forme : l'appui miraculeux qu'elle recevrait de Dieu consisterait dans un secours extrinsèque, non dans une collation d'être[1].


  1. Voir sur le même sujet Opus Oxon. 2 dist. 12, qu. 2, et les passages parallèles des Reportata Paris. La même doctrine y est professée aussi clairement que possible. Par exemple. Oxon. 1. c. n⁰ 3 : " Non est contradictio materiani esse sine forma quacumque substantiali et accidentali " ; car " materia est ens absolutum distinctum et prius forma quacumque..., igitur potest esse sine alio absoluto, sive sine forma substantiali vel accidentali absoluta. " (Scoti Opera, ed. cit. tom. 6, p. 682). ↩︎

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