Dans l'article II de la même question, Duns Scot étudie l'extension de l'idée de matière. Sa conclusion, corollaire des principes posés dans l'article 1, affirmera la présence d'un " actus debilis, indeterminatus et determinabilis " (op. cit. qu. VII, art. 2, n. 9, p. 39a), c'est à dire d'une matière fondamentale ( " materia primo prima "), au sein de tout être créé, corporel ou spirituel. Scot pose cette thèse contre S. Thomas et son école. Malgré la subtilité du long raisonnement qu'il développe du n⁰ 14 au n⁰ 26, marquons-en les principales étapes.
Ramenée à sa plus simple expression, la démonstration prend la forme suivante : Tout être fini présente, en tant que substance ( " in genere substantiae "), une part de " puissance passive " ou " d'indétermination ". Mais l'indétermination ou la passivité " in genere substantiae ", c'est précisément ce qu'on appelle la " matière ".
Comme bien l'on pense, toute la valeur de cet enthymème dépend du sens précis et de la vérité de l'antécédent. Voici, par les grandes lignes, la preuve de ce dernier.
" Primum ostendo quod omne ens creatum habeat potentiam admistam " (loc. cit. n. 15, p. 40b). Tout être créé contient une part de potentialité. Cette première proposition est admissible pour un thomiste aussi bien que pour un scotiste. Il importe donc doublement de définir la signification qui s'y trouve ici attachée. Nul doute que Duns Scot n'entende, par cette potentialité universelle, la contingence foncière de l'être créé au regard de l'Être absolu. En effet, que l'être créé ait bien " in suis intimis potentiam passivam adiunctam ", la raison évidente en est " qu'il est produit du néant " et " qu'il peut être annihilé " (loc. cit. n. 15, p. 40b). Plus loin, n. 16 (p. 41, a), on affirme que " talis potentia est in omni ente " ; que cette puissance n'est autre chose que l'être en tant que terme de création : " potentia passiva nihil reale addit supra ipsum ens quod est terminus creationis ". Même déclaration au n. 17 (p. 41, b) : " In ratione entis participat illud quod sequitur omne ens in quantum creatum ; sed potentia passiva consequitur substantiam entis creati ; ergo inest omni enti. " Et le n⁰ 19 (p. 41, b) est peut-être plus formel encore : " Omnia, citra primum ens, habent actum potentiae admistum, quia cadunt ab actu primo per admistionem potentiae. " II s'agit donc bien de cette " contingence " qui définit l'être créé, l' " esse participatum ", comme totalement dépendant de l'Être absolu.
Tout être créé est donc – en tant qu'être créé, et non pas seulement en tant que tel être créé – composé de puissance et d'acte. Duns Scot fait franchir à sa preuve une seconde étape : cette composition fondamentale, dit-il, apparaît elle-même, dans son unité globale, affectée d'indétermination : " Haec compositio, quae sequitur omne ens in quantum ens, non in quantum tale est, est indeterminata " (loc. cit. n. 20, p. 42 a). Pourquoi ? Prenons garde à la raison alléguée, car nous allons voir, pour la première fois, chez Duns Scot, s'opérer la soudure, ou, plus exactement, la confusion, de la potentialité physique et de la potentialité abstraite.
" Proprietas consequens aliquid est eiusdem latitudinis cum eo quod consequitur. Sed compositio actus et potentiae consequitur omne ens, in quantum est ens creatum ; tale autem est maximae indeterminationis. Ergo haec compositio. " (Ibid.) La composition d'acte et de puissance, résultant, pour tout être créé, de sa dépendance ontologique vis-à-vis de l'être incréé, est évidemment, aux yeux mêmes de Duns Scot, une propriété physique et réelle, qui affecte une essence physique et réelle. Mais, raisonne Scot, le fondement prochain de cette propriété physique, ne se rencontre ni dans l'espèce, ni dans l'individualité de l'être créé, mais seulement dans sa qualité de créature : " in ratione entis creati, prout huiusmodi " ; or, l'être créé, considéré comme tel, préalablement à toute distinction générique, spécifique et individuelle, c'est bien ce qu'il y a au monde de plus indéterminé ; la propriété qui se fonde sur cet indéterminé en partage donc l'indétermination.
Sur quel terrain se meut-on à présent, celui de l'essence abstraite, ou celui de l'essence physique ? L'indétermination de la " ratio entis creati qua talis ", et par conséquent l'indétermination qu'on fait dériver de là sur la " compositio actus et potentiae ", ne repose-t-elle pas tout entière sur le caractère abstrait de l' " ens creatum qua tale " ? Du reste, notre auteur lui-même identifie expressément l'indéterminé, dont il est ici question, à ce qui est " primum in quantum primum ".. et " maxime indeterminatum.. in quolibet genere " (Ibid.), c'est à dire au premier universel, qui fait la base commune des " genres ".
Mais alors, dira-t-on, le raisonnement de Scot tourne au paralogisme ? Ne présente-t-il pas subrepticement une " potentialité logique " pour une " indétermination ou puissance physique " ?
Certes, Duns Scot opère cette substitution ; mais ce n'est, de sa part, ni mauvaise foi ni distraction : en fait, il attribue une valeur objective d'être, une " actualité ", une " entité " distinctive, à chacun des plans d'universalité qui se supportent dans la définition des êtres finis. Avoir démontré l'indétermination logique de l' " ens creatum, compositum ex potentia et actu ", revient, pour lui, à en démontrer l'indétermination physique. Son raisonnement, comme on pouvait s'y attendre de la part d'un virtuose de la dialectique, échappe donc au paralogisme, mais c'est à la faveur d'un présupposé audacieux et gros de conséquences. Scot moule l'être sur le mode propre de la pensée humaine, c'est à dire sur la hiérarchie abstractive des concepts de l'entendement ; en ceci il est platonicien ; mais en revanche, plus hardi cette fois que Platon, il étend notre pensée objective jusqu'à faire embrasser par elle, directement, l'individualité même des choses sensibles ; son réalisme tient à la fois du platonisme et de l'empirisme. En vertu de l'assomption latente d'un parallélisme parfait entre la pensée conceptuelle et la réalité, Duns Scot peut donc tenir pour établie, en un sens pleinement objectif, sa conclusion : " Ergo haec compositio [entis creati, ut sic] est maxime indeterminata. " (loc. cit. n. 20, p. 42 a) Toute essence créée serait donc indéterminée, non seulement, comme l'admettent les Thomistes, par rapport à l'existence, mais aussi en elle-même, en tant qu'essence.
- Ce qui est objectivement indéterminé appelle objectivement des déterminations complémentaires, du moins selon le cours naturel des choses. Il faudra donc que, dans les êtres créés, la " composition primitive indéterminée ", prenne en bloc le rôle d'un élément potentiel auquel s'ajouteront des déterminations ultérieures. " In ista compositione indeterminata, cum aliquo determinato superaddito, fit in omnibus entibus compositio. " (loc. cit. n. 21, p. 42 a)
Cette thèse découle des précédentes. Scot en donne pourtant aussi une démonstration à posteriori qui achève d'éclairer sa pensée. Etant posée la composition interne de l' " ens creatum, qua tale ", on peut raisonner comme suit : " Omnia entia habent aliquam concordiam et unitatem substantiae secundum magis et minus, ut omnia entia in entitate, homo et equus in sensualitate ; habent etiam inter se distinctionem. Ergo oportet ut illius communis concordiae et unitatis sit aliquod fundamentum in ratione entis compositi, et illius distinctionis aliquod additamentum, secundum quod omnia entia differunt variis modis. Ergo omnia entia sunt composita ex aliquo indeterminato et composito in quo conveniunt, et sic est ratio entis creati, et ex aliquo determinato in quo vel per quod differunt. " (loc. cit. n. 21, p. 42 b).
- Une fois démontrée la composition réelle de toute essence créée, au moyen d'une entité potentielle et d'une détermination surajoutée, le raisonnement s'achève aisément ; car cette composition affecte la substance comme telle : or toute composition d'acte et de puissance " in genere substantiae " est, par définition, une composition de forme et de matière. Duns Scot peut donc conclure à la, présence d'une " matière " dans tout être créé. (loc. cit. nn. 22 à 25 pp. 42 b-43 b).
Nous n'insistons pas davantage sur cette longue démonstration, qui ne nous intéresse que par les présupposés épistémologiques qu'elle révèle. Qu'on nous permette toutefois d'en tirer, par manière de corollaire, le tableau de la division générale de l'être d'après Duns Scot ; en la comparant avec la division thomiste de l'être, on pourra juger de la diversité de vues que dissimulent parfois des expressions presque identiques.
D'après Duns Scot, l'Être absolu, " acte premier ", produit, comme premier terme de création (d'une priorité de nature sinon d'une priorité temporelle) l' " ens creatum, prout huiusmodi ", c'est à dire la réalité, aussi peu déterminée que possible, qui répond à la notion précisive d'être créé. Cette réalité indéterminée présente déjà, comme telle, une composition interne d'acte et de puissance : elle est un " compositum indeterminatum ". Telle quelle, dans son unité interne de composition, elle s'adjoint des déterminations formelles pour constituer un nouveau composé, la substance ou l' " ens tale " : dans le composé nouveau, le composé primitif assume la fonction d'une matière (materia primo prima). Selon l'union plus ou moins étroite de cette matière et des formes substantielles (op. cit. qu. VII, art. II, n 27, p. 44 a), la substance résultante sera corporelle ou spirituelle. Dans les substances corporelles, la matière primitive ( " primo prima "), avant de recevoir les formes substantielles, doit être " contractée " par des déterminations qui lui impriment les caractères de la quantité.
Pour S. Thomas au contraire, le terme immédiat de la création est l'être individuel, entièrement déterminé puisque existant ( " substantia prima ") ; dans ce terme achevé, qui seul est, l'esprit peut reconnaître une dualité d'éléments rigoureusement complémentaires : l'acte d'être, émanation de l'être premier, et l'essence, capacité finie de recevoir cet acte, ou si l'on veut, degré intensif de l'être communiqué. La substance existante, ainsi composée d'être et d'essence, sera dite corporelle ou spirituelle selon que son essence elle-même manifestera ou non une indétermination interne, une composition d'acte et de puissance. L'acte et la puissance intraessentiels prennent le nom de forme et de matière, et l'effet formel de la puissance intraessentielle, ou de la matière, est la quantité.
On voit immédiatement la différence profonde de ces deux conceptions et le danger qu'il y aurait à trop faire fond sur la similitude de certaines formules. Du reste, le principe de la divergence, est unique, et nous l'avons déjà rencontré plus d'une fois : il gît dans l'attribution, que fait Scot, d'une " entité " objective à tout élément de la structure interne du concept ; au contraire, pour S. Thomas, comme pour Aristote, seul le concept objectif totalement déterminé représentait une unité d'être. Grâce à son principe, Scot érige en entité distincte " l'être prédicamental ", comme tel, c'est à dire l'objet indéterminé des catégories, et il en transforme l'indétermination logique en une propriété physique : celle d'être " matière ", " cause matérielle ".
Les nn. 28 à 30 de ce même article II développent une déclaration très inattendue. Duns Scot vient de prouver que tout être fini, même spirituel, est composé de " matière ". Or, voici qu'il reprend quelque chose de sa thèse : " Non intendo negare quod Deus facere potest aliquam substantiam spiritualem sine materia, sed dico quod talis nullo modo esset passibilis, nec secundum aliquem modum alterabilis ". (loc. cit. n. 28, p. 44 a). Que cette substance hypothétique dût être " impassibilis " et " inalterabilis ", on le conçoit, puisque, selon Scot, la " matière " (dont elle serait dépourvue) constitue précisément le fondement nécessaire des variations accidentelles actives et passives. Mais autre chose est la possibilité même d'une pareille substance : les arguments apportés, plus haut, en faveur d'une " matière universelle " semblaient s'appliquer, à priori, à tout être créé quelconque. Quelle place pourrait bien prendre, dans le tableau scotiste de la division de l'être, cette substance totalement immatérielle ? D'après Duns Scot lui-même, en tant que contingente elle serait composée d'acte et de puissance, et, comme telle, demeurerait encore " indéterminée " au regard de la subsistance, " in genere substantiae ". Mais n'est-ce point cette indétermination banale " in genere substantiae " que Duns Scot appelle la " matière " primitive (primo prima), en laquelle communient toutes les substances créées ? Dès lors, l'hypothèse d'une chose, ou d'une " substance " au sens large, créée en dehors de toute matière, ne peut avoir, dans le scotisme, qu'un seul sens légitime : cette chose existerait (isolément, comme " entité " formelle) sans subsister (comme " substance complète") ! On hésite à attribuer à Duns Scot une conclusion aussi déconcertante : et pourtant, telle semble bien être sa pensée, car il compare le mode d'être de son hypothétique " substance spirituelle immatérielle " à la permanence des accidents eucharistiques après la consécration.
Au fond, l'on s'étonne à tort : cette conclusion de Duns Scot est parfaitement logique, du moment qu'il admet le présupposé ultraréaliste que nous avons relevé plus haut. Ce qu'il appelle une " entité " – entité de la matière ou entité de la forme — possède déjà, selon lui, cet " esse primum ", que la terminologie commune des philosophes non-scotistes réserve à la substance : si une " entité " exige le concours d'autres " entités ", pour former, avec elles, une substance, ce n'est point là, pour cette entité, une condition pure et simple d'être, mais seulement une nécessité imposée par le cours normal de la nature : à une condition de ce genre, la puissance divine peut toujours miraculeusement suppléer. La substance scotiste forme ainsi – ne nous lassons pas de le rappeler – un complexe naturel d'entités : dans le langage thomiste elle devrait être qualifiée d' " unum per accidens " et non pas d' " unum per se ". Duns Scot et ses commentateurs ne reconnaissent pas de bonne grâce cette conséquence : elle apparaît cependant inévitable si l'on prend les expressions " unum per se " et " unum per accidens " en leur sens strict. De ce que nous disons ici, Duns Scot lui-même fournira bientôt une confirmation nouvelle, en affirmant la possibilité d'une " création séparée " de la " matière ".
La fin de l'article que nous parcourons (nn. 35-37) rencontre une objection opposée à Scot par les thomistes : si l'âme humaine est elle-même composée de matière et de forme, comment peut-elle être forme du corps ? Rien n'empêche, répond-il, une même forme d'informer plusieurs matières, puisqu'aussi bien une même matière peut avoir plusieurs formes échelonnées, par exemple chez l'homme, où la matière revêt à la fois une " forme de corporéité " et une " forme spirituelle ". Duns Scot fait ici allusion à sa thèse bien connue de la superposition de formes au sein du composé humain. Il est à peine besoin de faire observer que cette pluralité de formes ou de matières distinctes n'a de sens que si chacune d'elles, pour son compte, est censée en possession d'une certaine actualité d'être. Nos coups de sonde dans la pensée de Scot touchent immanquablement le même principe ultraréaliste, qui se trouve être aussi un principe d'incurable désagrégation du réel.