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skepvox

Dès les premiers mots, nous baignons dans une atmosphère antithomiste. On sait que, d'après S. Thomas, les substances corporelles, et celles-là seules, sont, dans leur essence même, composées d'un principe passif, la matière, et d'un principe déterminant, la forme ; principes étroitement complémentaires l'un de l'autre ; sans la forme, la matière est néant, est impensable : elle ne reçoit l'être que par la forme, elle ne devient objet d'intelligence que conjointement avec la forme. Ce qui est " primo et per se ", c'est le composé substantiel de la matière et de la forme.

A l'encontre, l'exposé de Duns Scot débute en ces termes : " Circa primum, primo est falsa imaginatio tollenda, quae dicit quod materia est potentia nullam habens entitatem actualem " (Scoti Opera. Lyon, 1639, t. III. De rerum principio. Qu. VII, art. 1, n. 1. p. 37 b).

Il est faux de prétendre que la matière n'ait pas d'entité actuelle, " qu'elle n'ait d'actualité que par la forme et qu'elle ne puisse être dite, en soi, effet d'une cause quelconque " (Ibid.).

Il est vrai, poursuit-il, que, selon le cours ordinaire des choses, la matière n'est jamais créée sans la forme : cela n'empêche que la matière ait son actualité propre : " haec actualitas est alia ab illa quam habet forma " (loc. cit. n. 2, p. 38a). " Materia, licet non sit a Deo nisi sub forma, et ut sic semper simul tempore fuerit materia et simul forma, ordine tamen naturae prius est esse et creatio materiae, et per consequens sua actualitas, quam forma vel ejus creatio. " (Ibid.)

Parmi les arguments qu'apporte Duns Scot pour montrer que la matière possède une " entité positive ", les suivants nous paraissent très particulièrement révélateurs de sa pensée profonde.

D'abord, si l'on pose le principe universellement admis " quod omnis res actu existens habet esse per aliquod formale ", il faut reconnaître, dit-il, que cette " cause formelle ", communiquant l'être à la matière, ne peut se confondre avec la forme du composé substantiel : car, " esse actuale quod habet [materia] a creatione potest esse, vel saltem intelligi, amota forma ab ea re vel intellectu. " (Ibid.) L'entité de la matière reste concevable sans la forme. On discerne sans peine le présupposé qui doit conférer à cette raison sa valeur probante ; ailleurs encore, il gît sous les démonstrations scotistes, et Descartes certes ne le renierait pas ; nous voulons dire : que la distinction de deux concepts indique une dualité d'entités réelles ; ou, plus généralement encore, que tout concept clair et distinct représente, par soi, une unité objective d'être, une entité. Plus tard, ce principe du parallélisme étroit entre la pensée conceptuelle et la réalité conduira jusqu'au Spinosisme. Jadis, appliqué aux seuls concepts abstraits, le même principe avait fait la fortune des platonismes de toute nuance.

Dans un autre argument, Scot raisonne comme suit : " inter ens actu et nihil, non est medium ; ergo, si materia praeter formam non habet aliquem actum essendi, erit nihil ; ergo, agens creatum ageret de nihilo, cum agat de materia. " (loc. cit. n. 3, p. 38b,)

Ce bref raisonnement dénonce à l'évidence, chez le " Doctor subtilis ", l'absence de la vraie notion aristotélicienne (et thomiste) d'une causalité réciproque, c'est-à-dire d'une diversité rigoureusement complémentaire à l'intérieur même de l'être. Pour S. Thomas, ce qui est, ce n'est ni la matière ni la forme, mais l'unité de l'une et de l'autre ; pour Duns Scot, la matière et la forme participent d'abord à l'être, chacune pour son propre compte. De plus, comme l'entité actuelle de la matière et l'entité actuelle de la forme fondent immédiatement la passivité essentielle de la première et l'activité déterminatrice de la seconde, on cesse d'apercevoir une différence radicale entre la causalité réciproque, matérielle et formelle, ainsi comprise, et la causalité efficiente active et passive. La forme devient un " agent ", impressionnant la matière ; celle-ci, un " patient ", subissant l'action de la forme ; le composé, une sorte de résultante. Peut-être appuyons-nous un peu trop ; mais cette conception nous paraît incontestablement en germe dans le scotisme.

Poursuivons notre enquête, sans nous laisser rebuter par la contradiction apparente des tendances que nous relevons.

Dans le même article, aux numéros 4 à 8, l'actualité de la matière est examinée de plus près et comparée à l'actualité de la forme. Si la matière est " en acte " et la forme " en acte ", quelle différence essentielle les distingue encore ? Au fond, rien qu'une différence de degré : " Differt materia [a forma] ut est in actu, vel ut ambo habent esse in actu (quia ille actus quem habet materia est distinctus, utpote ambo tamquam realia principia sunt creata) ille, inquam, actus materiae est minoris perfectionis quam actualitas cuiuscumque formae. " (loc. cit. n. 6, p. 39a) A l'extrémité inférieure de l'échelle de l'actualité gît la matière, dont il faut dire : " est ens actu..., sed nullius est actus" (loc. cit. n. 4, p. 38b) ; par dessus, se superposent les formes, dont il faut dire : " forma est in actu et est alterius actus " (Ibid.). L'actualité de la matière est si faible qu'elle ne rencontre rien de plus pauvre à quoi se communiquer ; par contre, la série des formes doit s'achever par une forme dernière dont le degré éminent d'actualité rende impossible une actuation ultérieure. Entre les deux s'échelonnent des entités qui font fonction de matière au regard de ce qui les dépasse, de forme au regard de ce qu'elles dépassent (loc. cit. n. 8, p. 39a). Il apparaît donc, une fois de plus, que les notions de matière et de forme cessent de répondre, en rigueur, aux notions de puissance et d'acte intraessentiels, pour désigner seulement le rapport hiérarchique d' " entités ", ayant chacune son actualité propre.

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