On voudra bien remarquer que le point de vue dont nous parlions en dernier lieu met exactement sur le même plan le genre et l'espèce. L'abstraction qui isole le concept spécifique des concepts individuels y est de même nature que l'abstraction qui isole le genre de l'espèce. L'espèce n'est qu'un genre ultime, comme l'individu n'est qu'une espèce ultime. En conséquence, l'objectivité de l'espèce doit être du même ordre que l'objectivité du genre.
Pour apprécier la portée de cette remarque, il convient d'examiner à quoi se réduit, dans l'hypothèse non-thomiste, l'objectivité tant du genre que de l'espèce.
Considérons le processus d'abstraction qui livre l'un et l'autre.
Ce n'est plus ici une abstraction naturelle et primitive, opérée immédiatement sur le sensible par le seul fait de l'immatérialité de l'agent intellectuel ; ce n'est plus une ἀφαίρεσις ; c'est, dès l'abord, une abstraction réflexive, opérée sur des concepts singuliers ; c'est une induction proprement dite, une ἐπαγωγή. Et c'est donc une opération qui, bien loin de jaillir de la rencontre même des conditions ontologiques respectives du sujet et de l'objet, procède au contraire d'une initiative subjective, insuffisamment contrôlée par la collection, toujours incomplète, des perceptions individuelles.
Nous allons expliquer ceci en développant les deux graves objections qu'un réaliste ne peut manquer de faire à cette élaboration purement réflexive des concepts universels.
1. – L'INDIVIDU ET L'ESPÈCE.
Il ferait observer d'abord que l'induction générique ou spécifique est toujours incomplète, et qu'ici, n'étant pas fondée sur l'abstraction directe, elle ne marquera jamais de limite métaphysique certaine entre l'individu et l'espèce ; car elle garde, si poussée qu'on la suppose, une part inévitable d'arbitraire. En effet, supposons les concepts individuels a, b, c, d,... J'en abstrais l'élément commun, on dirait presque " le plus grand commun diviseur ", m. Que représente m ? Un point de vue subjectif, qui groupe a, b, c, d ? Sans aucun doute. Une unité objective d'être, un faisceau de propriétés invariablement liées ? Qu'en sais-je ? et quelle garantie puis-je avoir que l'indice collectif m s'étende, ou même puisse s'étendre, au-delà des individus, a, b, c, d ? Peut-être le lien unique de ce groupement est-il une particularité individuelle qui, fortuitement, s'est rencontrée en a, b, c, d. Voici en effet que se présente un nouvel individu, f, ne réalisant pas tous les caractères communs du groupement m. Faut-il renvoyer cet individu à une autre espèce ? Faut-il, au contraire, élargir pour lui mon premier groupement et former un nouveau " plus grand commun diviseur ", m'.. ? Puis un individu g nécessite encore une retouche ; je pose m",., et ainsi de suite. Le processus peut s'étendre à l'indéfini, car nulle part, dans les voies de l'induction purement réflexive, je ne rencontre, entre l'individu et l'espèce, une délimitation empirique ou métaphysique qui s'impose. Théoriquement, et à strictement parler, mon terme universel, loin d'être jamais une espèce sûre, aura tout au plus la valeur d'une étiquette collective, qui résume utilement, selon une hiérarchie de similitudes, la somme de mes expériences individuelles. Cette hiérarchie correspond-elle à une membrure équivalente des réalités ? à un système objectif de relations nécessaires ? Peut-être le saurais-je – et encore ? – si jamais mon induction devenait complète, c'est à dire si j'avais épuisé la somme des expériences possibles. Jusqu'à ce terme chimérique, mes généralisations spécifiques, et donc aussi les déductions que je fonderais sur leur spécificité comme telle, manquent de base intelligible.
On pressent que le procédé que nous venons de décrire mène tout droit à une épistémologie qui méconnaît l'universel " in re " et qui restreint la connaissance vraiment objective à celle des individus. Nous montrerons plus loin les conséquences étendues de ce point de vue antiréaliste.
La théorie thomiste de l'individuation, dût-elle ne point suffire, par elle seule, à résoudre intégralement le difficile problème de l'induction scientifique, présente sur les théories non-thomistes l'incomparable avantage de fournir une base ontologique assurée à la pensée abstraite : indépendamment de l'expérience contingente, il est certain, pour le thomiste, que tout élément intelligible, dans les objets matériels, déborde l'individu et se rattache, essentiellement ou accidentellement, à la forme spécifique de celui-ci. Ainsi se trouvent posées à la fois une démarcation fondamentale de l'individu par opposition à l'espèce, et une première généralisation objective. A vrai dire, pour parachever une métaphysique de l'expérience, il resterait encore à détailler la compréhension de chaque espèce donnée et à distinguer les espèces entre elles : cette tâche, dans la mesure où elle est possible, incombe à l'induction empirique et en subit d'ailleurs tous les aléas.