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skepvox

A sa première objection, le réaliste en joindrait immédiatement une seconde.

L'élaboration purement réflexive des universaux, fondée tout entière sur la similitude des concepts individuels, non seulement rendrait incertaine la distinction théorique de l'espèce et des individus, mais altérerait positivement la réalité de l'objet.

En effet, refuser d'admettre que la multiplicité individuelle, " intra speciem ", implique relation à la quantité concrète, c'est se condamner, nous l'avons montré, à considérer la différence individuelle comme une des " notes intelligibles " qui entrent dans la définition formelle de l'objet. L'individualité n'est plus alors la subsistance répétée d'une forme identique, mais une véritable forme différentielle. Pierre, Paul, Jacques... ne sont plus seulement essentiellement distincts – ce qui n'empêcherait pas la similitude entière de leurs essences – ils sont essentiellement différents[1] . Car ils diffèrent par un élément intelligible de leur définition ; les éléments d'une définition étant étroitement solidaires entre eux (ils expriment ensemble une unité d'être), la modification d'un seul de ces éléments retentit sur tous les autres, altère l'essence entière. Lorsque, des concepts individuels de Pierre, Paul,... j'extrais, par réflexion, le concept commun : homme, je laisse choir, je néglige, les notes intelligibles qui, dans l'hypothèse non-thomiste, expriment la manière particulière dont Pierre, ou Paul, réalise en lui l' " humanité ". Le concept résiduel : " homme ", rapporté aux individus, n'est plus qu'approximativement exact ; et quand je prononce les jugements suivants : Pierre est homme, Paul est homme, etc., ou bien l'attribut " homme " n'est pas univoque, il signifie autre chose en Pierre qu'en Paul, – ou bien je le déclare univoque, je lui donne réellement la même signification, mais ce n'est plus qu'au prix d'une erreur acceptée, c'est à dire, en égalant à zéro les petites différences objectives d'être.

Cette option nécessaire entre l'analogisme dans la signification du prédicat, prétendu spécifique, ou l'inexactitude objective de l'attribution spécifique, supposée univoque, semble malaisément conciliable avec le réalisme ; car elle conduit, par les deux voies, à une même conclusion : l'absence de véritable homogénéité spécifique dans les objets.

Le thomiste, lui, échappe aisément à cette difficulté, en ce qui concerne l'espèce : l'homogénéité complète de la " forme " n'empêche pas la multiplication individuelle de celle-ci dans la quantité. L'espèce est, à ses yeux, l'unité objective ferme, comme elle est l'unité intelligible naturelle. Et le " genre ", tel qu'il est donné plus ou moins confusément par la connaissance directe, n'est encore en réalité que l'espèce, l'espèce imparfaitement connue dans ses notes descriptives, quoique toujours nettement distinguée de l'individu. Aussi entre individus de même espèce, l'univocité complète appartient au genre autant qu'à l'espèce elle-même ; dans les propositions : Pierre est vivant, Paul est vivant, l'attribut " vivant " reçoit exactement la même acception.

Pour le thomiste lui-même, il en va d'ailleurs autrement de l'attribution – réflexive, cette fois – d'un prédicat générique à des espèces différentes ou à des individus d'espèces différentes : cette attribution, ou bien cesse d'être parfaitement homogène, (analogia secundum intentionem), ou bien n'est plus objectivement exacte (analogia secundum esse). L'angora, qui ronronne au coin du feu, n'est certes pas un " animal " au même titre ni de la même façon que son maître : si l'attribut " animal " est ici univoque, son univocité ne couvre pas une identité objective de la forme ou du mode d'être. Il y a dans ce cas, dirait S. Thomas, à tout le moins " analogia secundum esse ".

Or la réserve que les thomistes font à l'objectivité du genre, les partisans non-thomistes du réalisme modéré doivent l'étendre à l'objectivité de tout concept abstrait. En dehors de l'individuatiou thomiste, il ne reste donc d'autres issues que de renoncer à toute univocité de concepts, ou bien d'avouer une radicale discordance entre le mode universel et la réalité.

Généralement les Manuels de Logique scolastique se bornent à caractériser le réalisme modéré par ces deux propositions :

  1. Le mode d'universalité appartient à l'intelligence. Les objets sont individuels.

  2. Les objets individuels fournissent, par leurs similitudes, un fondement réel au mode même d'universalité.

C'est vrai, mais le réalisme de S. Thomas, comme celui d'Aristote, dit plus que cela, ou, si l'on préfère, dit cela même, avec infiniment plus de précision. Or, l'oubli de cette précision entraîna, chez les Scolastiques, de fâcheux et profonds malentendus.


  1. Dans la théorie strictement thomiste, on dirait plutôt que " les individus, dans l'espèce, sont essentiellement distincts et accidentellement différents. " ↩︎

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