La théorie des Universaux, telle qu'elle fut comprise par S. Thomas, pousse donc des ramifications dans toutes les parties de la métaphysique ; et elle porte dans ses flancs une véritable critique de la connaissance. Laissons provisoirement cette considération plus large, qui dépasse notre but immédiat, pour nous en tenir à un aspect limité du problème de l'Un et du Multiple, nous voulons dire à cet aspect de la question des Universaux où s'accuse l'originalité de la solution thomiste par opposition à d'autres solutions scolastiques. On verra que l' " universel direct " des Thomistes, produit synthétique de la sensibilité et de l'entendement, suppose, dans l'ordre des objets, l'unité synthétique de la forme intelligible et de la pure matière, et par conséquent nous donne prise, non seulement sur une diversité d'unités inférieures de l' " être ", mais, indirectement, sur la diversité pure, " hypo-intelligible ", sur la " matière première ". Si l'on pouvait montrer, de plus, que le concept universel, entendu à la manière thomiste, donne prise pareillement sur l'Unité pure, sur l'Acte pur, " hyperintelligible ", on aurait découvert le centre de perspective d'où s'opère toute synthèse humaine de l'Etre et des êtres ; on aurait résolu, autant qu'il est humainement possible, la grande antinomie de l'Unité et de la Multiplicité.
Nous allons reprendre successivement les points de vue qui viennent d'être indiqués. Et tout d'abord nous montrerons comment la solution thomiste du problème des Universaux nous conduit jusqu'à la " limite " inférieure du réel, la " matière première ".
Le " réalisme critique " de S. Thomas écartait, on l'a vu, les solutions antérieures, tant nominalistes qu'ultra-réalistes, en leur enlevant, par la distinction du " modus mentis " et du " modus rei ", tout fondement raisonnable.
Le " modus rei ", c'était la multiplicité individuelle, l'unité numérique concrète, par exemple Pierre, Paul, Jacques...
Le " modus mentis ", c'était l'unité universelle, strictement une, constituée, dans l'esprit, par abstraction de ce qui fait la multiplicité individuelle des choses : par exemple, l'homme...
Or, dans nos jugements, nous attribuons un même concept abstrait à une multiplicité d'individus : Pierre est homme, Paul est homme, etc.. Le seul sens possible de ces attributions est le suivant : Pierre, Paul,., possèdent réellement et distributivement tout ce qu'exprime mon concept d' " humanité ", sauf l'unité universelle, directement incompatible avec leur unité individuelle. J'attribue le contenu de l'universel ( " id quod " concipitur ; " naturam absolutam "), je me garde d'attribuer le mode même d'universalité ( " modum universalitatis quo concipitur objectum).
A ce prix mes jugements sont-ils vrais ?
Oui, si Pierre, Paul, Jacques... possèdent réellement, bien que sur le mode individuel, l'humanité que je leur attribue.
A la distinction du " id quod " et du " modus quo ", il faudra donc, pour que la théorie des universaux demeure franchement réaliste, ajouter un nouveau trait : une constitution des choses d'une part et de l'intelligence d'autre part, telle que le " id quod ", isolé, dans l'esprit, du " mode d'universalité " conceptuel, soit rigoureusement identique au " id quod ", dégagé dans les choses du mode individuel concret. Cela revient à exprimer une double condition du réalisme modéré :
1⁰ une condition psychologique : que l'esprit, par le fait même d' " appréhender " immatériellement un objet sensible, dépouille cet objet de ce qui en constitue l'individualité, ni plus ni moins.
2⁰ une condition ontologique des objets : ils doivent être tels, que (sans préjudice de variations purement accidentelles) leur seule différence, relativement à un concept spécifique donné, soit leur différence individuelle ; ils doivent donc répondre, dans leur constitution intime et physique, à une même loi objective, être spécifiquement homogènes ou semblables.
Mais ces deux conditions ne sont simultanément réalisables que si l' individualité de l'objet sensible est réellement liée à sa matérialité, de manière que la " dématérialisation " de l'objet doive en entraîner la " désindividuation ". Or la " dématérialisation " se traduit par l'abandon du mode quantitatif. Si " déquantifier " équivaut à " désindividualiser ", il faut donc bien que la quantité, ou la matière quantifiée, soit un principe nécessaire de l'individuation des objets sensibles.
La thèse thomiste de l'individuation, qui fut, dès l'origine, le point de mire de tant d'attaques, prendrait donc, à défaut même d'autres appuis plus immédiats, la valeur d'un postulat du réalisme modéré.
Si l'on n'était pas convaincu par le raisonnement qui précède, un thomiste inviterait à tenter la contre-épreuve. Supposons que la matière quantifiée, la quantité concrète, ne soit pas la condition nécessaire de l'individualité des objets sensibles ; que devient le réalisme de la connaissance conceptuelle ? Il s'atténue, et cesse d'être définissable. Voyons cela de plus près.
Nous nous plaçons donc dans l'hypothèse où la " dématérialisation " de l'objet n'entraîne pas sa " désindividuation ". Dans ce cas, l'intelligence pourrait saisir immatériellement l'objet sensible sans le dépouiller de sa détermination individuelle. On reconnaît ici une thèse chère aux écoles scolastiques augustiniennes et franciscaines : la connaissance intellectuelle primitive s'opère par " concepts singuliers " et non par " concepts universels ".
Si le concept universel n'est point immédiat ni primitif, comment se forme-t-il donc ? S'il est vrai qu'en voyant Pierre, Paul et Jacques, j'en acquiers d'abord trois concepts individuels, comment arrivé-je à réduire ces concepts singuliers en un seul concept spécifique, celui d' " homme" ?
A vrai dire, je n'ai pas le choix des procédés : il n'en subsiste qu'un : l'analyse réflexive. Je réduirai chacun des trois concepts singuliers en deux groupes de " notes " : un premier groupe – homogène – exprimant ce qui leur est commun, " l'humanité " par exemple ; un second groupe – différentiel – exprimant, en chacun de ces concepts, le caractère particulier qui désigne Pierre, ou Paul, ou Jacques. Le procédé semble fort clair.
Sous cette clarté schématique, se dissimule une équivoque. Essayons de la démasquer.
Que peut bien représenter le groupe analytique différentiel, dont nous venons de parler ?
Trois interprétations sont possibles : la première n'est soutenue par personne ; la seconde est propre au thomisme ; la troisième, aux philosophies non-thomistes.
En effet, personne ne soutiendra que les " notes individuantes " soient l'expression de " purs accidents " diversement groupés ; l'individualité imprègne l'être au plus intime, elle affecte l'essence entière. Il est vrai, Pierre diffère de Paul par la taille, le teint, la voix, le caractère psychologique, et ainsi de suite ; mais ramenons tous ces " accidents " à l'égalité, nous n'aurons pas encore fait que Pierre soit Paul : il lui sera devenu semblable, voila tout. Pierre et Paul diffèrent donc par un attribut plus profond.
Les thomistes, avons-nous dit, proposaient une autre réponse. Toute forme d'objet matériel est affectée d'une " relation transcendantale à la quantité concrète ", à quelque chose donc qui n'appartient plus à l'ordre intelligible, mais à l'ordre de l'intuition sensible. C'est dire, en d'autres termes, que toute forme d'objet matériel est astreinte par nature à se réaliser " quantitativement ". Or, le rapport à la quantité constitue le principe même du nombre (de l'unité qui se répète identique), le principe de l'extraposition totale de soi par rapport à soi, autrement dit, le principe de la " condition spatiale ". Qu'une forme qui se réalise en embrassant une portion de l'espace puisse trouver, à côté, sa toute pareille, et se reproduire ainsi indéfiniment, sans autre variation essentielle que sa relation concrète à l'espace, lieu de la multiplicité homogène, ceci se laisse concevoir.
Un thomiste peut donc, logiquement, définir l'unité spécifique par l'identité absolue des notes intelligibles, qui expriment la forme ou la configuration rationnelle des objets, par exemple, définir l'unité spécifique de Pierre, Paul, Jacques.., par l'identité intelligible de leur " humanité ", et ne pas cependant en déduire la coïncidence nécessaire de l'individu et de l'espèce, par exemple que Pierre, Paul, Jacques.., soient un seul " homme ". Car il reconnaît, en dehors des notes intelligibles, un principe de distribution numérique des individus. II ne contestera pas qu'une forme intelligible qui subsisterait comme telle, en dehors de la quantité, doive rester unique et constituer seule toute son espèce : ainsi en va-t-il, d'après S. Thomas, pour les anges, " intelligences ou formes pures " ; car aussi bien, pour multiplier une essence immatérielle, il faudrait découvrir en elle un principe de division d'avec elle-même, ce qui ne se pourrait qu'en altérant ses notes intelligibles, donc en changeant son espèce. Mais, s'il s'agit d'une forme destinée, par nature, à informer une matière, à occuper donc une portion de l'espace, l'identité des notes intelligibles et l'unité spécifique deviennent logiquement compatibles avec la multiplication numérique de la forme.
On le voit, pour qui rattache la multiplicité intraspécifique des objets à la quantité même, l'espèce et l'individu sont susceptibles d'une définition théorique très précise : l'espèce exprime l'identité absolue des notes intelligibles ; l'individualité exprime leur subsistance multiple dans la quantité.
- Si l'on refuse la solution thomiste, que reste-t-il ?
Il reste que les notes différentielles des individus, dans l'espèce, soient des notes strictement " intelligibles ", au même titre que les autres attributs essentiels.
Dans ce cas, les concepts directs seront tous singuliers et différents entre eux ; et l'on appellera " individualité " l'ultime différence interne de ces concepts. Quant à l'espèce, on l'obtiendra par une abstraction réfléchie, portant sur un nombre plus ou moins grand de concepts singuliers : on s'efforcera, en y éliminant les différences individuelles, de définir un résidu spécifique qui comprenne la communauté la plus ample possible de notes intelligibles. Mais, dans ces notes communes, le même procédé d'analyse réflexive montrera deux groupes encore : un nouveau groupe différentiel, propre cette fois à l'espèce définie, et un groupe plus général, commun à plusieurs espèces ; la différenciation au second degré s'appellera " différence spécifique ", le groupement plus général s'appellera " genre ". Et la même opération, analytique et généralisatrice, pourra se réitérer jusqu'à rejoindre la généralité même de l'être prédicamental.
Tel est forcément le point de vue des Scolastiques qui s'écartent de la thèse thomiste ; il pouvait ramener d'Aristote à Platon ; en fait, il conduisit à Occam.
Demandons-nous, en effet, dans quelle mesure ce point de vue est compatible avec un réalisme modéré.