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Nous verrons plus tard quelle transposition subit, dans les philosophies modernes, le texte entier de cette charte de fondation, octroyée à la critique de la connaissance par les princes du réalisme ancien. Alors aussi nous constaterons mieux la largeur et la probité avec lesquelles S. Thomas institue lui-même cette " critique de l'objet ", dont il proclame la nécessité : elle n'était pas pour lui une simple échappatoire dialectique devant les difficultés des Universaux, mais l'instrument le plus indispensable dans l'édification d'une Métaphysique. Nous relèverons, par exemple, sa distinction d'objets connus en eux-mêmes et d'objets connus seulement comme un " au-delà " d'autres objets (analogie) ; son souci de définir et d'étager la valeur de l' " élément de représentation ", tant dans les concepts transcendantaux, que dans les concepts prédicamentaux (valeur symbolique et valeur spécificatrice) ; son analyse, très fouillée, du " modus proprius intellectus humani " c'est à dire des caractères de relativité quantitative, de dualité structurale et de temporalité dont notre entendement demeure, bon gré mal gré, alourdi ; enfin, à côté de ces indices de notre passivité, la notation très nette et très fine de la part d'activité propre – d' " apriorité " oserait-on dire – que revendique notre intelligence dans la formation de tout concept et de tout jugement.

Seulement, chez S. Thomas comme chez Aristote, la " critique de l'objet " marche de pair avec la construction métaphysique : trier les moellons, c'est, à la fois, les encastrer dans l'édifice ; le triage, c'est l'essai même d'utilisation. Aussi bien, l'étude du " modus intellectus " se confond avec l'ontologie du sujet connaissant (psychologie métaphysique) ; l'étude du " modus rei ", se confond avec l'ontologie de l'objet connu (théodicée et cosmologie). L'épistémologie résulte de la métaphysique tout autant que la métaphysique repose sur l'épistémologie. On verra S. Thomas, indifféremment, faire appel aux principes généraux de finalité, à la métaphysique du composé humain, et ainsi de suite, pour rendre raison des particularités formelles et objectives de l'intellection, ou bien, au contraire, déduire la finalité la composition substantielle de l'homme, des indices fournis par, l'analyse interne de la connaissance.

11 est manifeste que toute son attitude philosophique s'inspire d'un double présupposé :

  1. Puisque j'affirme nécessairement mes contenus de conscience, je me donne nécessairement une image rationnelle de la réalité.

  2. Il n'y a pas deux images rationnelles du monde : la vérité est unique.

Dès lors, en dégageant, par l'analyse, les conditions générales auxquelles est astreinte toute conception rationnelle, je pose à priori la charpente d'un système du monde ; et d'autre part, en édifiant un système du monde, je dresse une charpente rationnelle, qu'il me suffit de considérer réflexivement pour y reconnaître les lois générales de ma raison.

Ce point de vue est-il criticable ? nous verrons plus tard à en faire la critique, s'il y a lieu. Mais il faut reconnaître qu'il a bien aussi ses avantages, car il condamne impitoyablement toutes les épistémologies partielles et toutes les métaphysiques fragmentaires : la valeur des parties est liée à l'achèvement de l'édifice. Seuls les très grands systèmes philosophiques pourraient résister à une épreuve éliminatoire aussi largement conçue : car elle s'étend à tous les plans de la réalité physique, psychologique, morale et religieuse. C'est précisément un des caractères les plus remarquables de la " synthèse thomiste " que cette universalité strictement enchaînée. Dans le vrai thomisme, il ne resterait de thèses " ad libitum ", interchangeables, que celles qui impliqueraient des problèmes fictifs, ou mal posés, ou insuffisamment mûris.

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