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La sensation, ou, plus directement, l'image dérivée de la sensation, est une cause partielle, mais nécessaire, de notre connaissance intellectuelle (Summa theologica, I. 84. art. 6) : cause partielle, parce que l'intellection contient plus que la sensation ou que l'image ; cause nécessaire, parce que, en conséquence de la passivité qui résulte en nous de l'union substantielle de l'âme et du corps, notre intelligence ne s'ébranle que sur présentation sensible (S. th. I. 85. art. 7) et même n'utilise les principes acquis de connaissance qu'en les référant à la sensation ou à l'image : " convertendo se ad phantasma " (l. c. art. 7).

S. Thomas, comme il le déclare expressément (S. th. I. 84. art. 6), se range donc aux côtés d'Aristote, pour affirmer contre Démocrite aussi bien que contre Platon, la nécessité d'une collaboration intime du sens et de l'entendement dans toute connaissance intellectuelle.

Mais l'apport du sens, c'est la multiplicité des choses individuelles et changeantes. Saisie par l'entendement, cette multiplicité s'unifie et s'immobilise. Mes yeux voyaient, côte à côte, Socrate et Callias, et Antisthène, et tant d'autres : mon intelligence les soude, pour ainsi dire, en un concept unique, qui les représente tous et chacun : " l'homme ".... Héraclite disait : " La main ne touche pas deux fois l'eau d'un fleuve qui s'écoule " ; la sensation, saisissant un objet essentiellement changeant, ne saurait se répéter identique ; et pourtant, mon intelligence, immobile sur la rive, contemple sous l'écoulement matériel incessant, sous le flux du temps qui fuit, G " eau ", toujours la même. (S. th. I. 84. art. 1).

Qu'est-ce donc ? De la mobilité, l'intelligence fait une permanence : la substance. De la multiplicité des individus, elle fait une unité : l'espèce. Vais-je, comme Héraclite, décréter d'illusion cette métamorphose antinomique ? Ou bien, vais-je, après Platon, soucieux comme lui de la vérité et de la certitude de mes intellections (" ut posset salvare certam cognitionem veritatis per intellectum haberi " S. th. I. 84. art. 1, in corp.), décréter l'existence, par dessus les choses sensibles, d'êtres idéaux subsistant en dehors de l'espace et du mouvement, " paradigmes " éternels de mes concepts abstraits ?

Non, continue S. Thomas. Héraclite a tort, incontestablement : je ne puis sacrifier ainsi la valeur de mon intelligence. Mais Platon ne résout pas le problème : la science qu'il s'agit d'expliquer, c'est la science abstraite des choses sensibles et mouvantes : sur celles-ci, et non pas sur je ne sais quel monde d'idées subsistantes et séparées, portent les affirmations – en apparence contradictoires – auxquelles je ne puis me soustraire. Platon, en ceci, est victime d'une illusion : " Voici ce qui l'empêche de voir juste : imaginant toute connaissance sur le type de la similitude, il crut que la forme de l'objet connu devait nécessairement affecter le sujet connaissant selon le mode même qu'elle revêt dans l'objet connu. Or, se disait-il, la forme conçue par l'intelligence s'y trouve universelle, immatérielle, immuable, comme il appert de l'acte même d'intellection, qui s'exerce sur le mode de l'universalité et de la nécessité.... Et il croyait devoir en conclure que les choses, objets de ces intellections, avaient pareillement une subsistance immatérielle et immuable. Mais cette conséquence n'est nullement nécessaire... " (S. th. I. 84. art. 1). Car le présupposé sur lequel elle s'appuie : le parallélisme total de la connaissance et des choses, est insoutenable : i! ne se vérifie pas même dans la connaissance purement sensible (Ibid). Bien au contraire, partout et toujours, " receptum est in recipiente per modum recipientis " (Ibid.).

On reconnaît ici, clairement formulé, le principe fondamental du réalisme critique, tel que nous l'avons vu, plus haut, se dégager de la philosophie d'Aristote. Au point de vue épistémologique, le moyen-âge avait enfin repris le plein contact avec la philosophie grecque de la grande époque.

Le réalisme doit être critique. Pas d'affirmation inconsidérée de tout contenu de l'esprit, indistinctement. L'affirmation, pour être légitime – et ne pas se heurter, tôt ou tard, à la contradiction interne – doit dégager son objet du mode subjectif dont il est enveloppé : car modus intellectus non est necessario modus rei. Une " critique de l'objet pensé ", voilà ce que requiert le réalisme de S. Thomas aussi bien que le réalisme d'Aristote.

Mais, se fait objecter S. Thomas, distinguer, dans le concept, un mode purement subjectif et un contenu objectif, n'est-ce point se mettre sur la voie du scepticisme ?" Si intelligamus res materiales per abstractionem specierum a phantasmatibus, erit falsitas in intellectu nostro.... Quicumque enim intellectus intelligit rem aliter quam sit, est falsus " (S. th. I. 84. art. I. ad 1um).

Oui, répond-il ; l'objection porterait si la vérité logique était le propre du concept et non pas du seul jugement[1] . 11 y a réellement discordance entre le concept et les choses qu'il représente, de même qu'il y a discordance entre la qualité sensible en tant que sentie et en tant qu'inhérente à l'objet. Mais là n'est point la question : " est absque falsitate ut alius sit modus intelligentis in intelligendo, quam modus rei in essendo " (Ibid). Le concept, par lui-même, n'est ni vrai ni faux : simple " état subjectif ", il peut être matériellement ressemblant ou dissemblant par rapport à quelque objet extérieur : c'est tout. La vérité, ou l'erreur, ne surgit qu'au moment où le sujet connaissant " s'engage " pour la signification du concept, le pose " per modum compositionis aut divisionis " dans l'affirmation judicative. " Cum ergo dicitur quod intellectus est falsus, qui intelligit rem aliter quam sit, verum est si ly aliter referatur ad rem intellectam : tune enim intellectus est falsus, quando intelligit rem esse aliter quam sit. " (S. th. I. 84. art. 1 ad lum).

On ne saurait redire plus clairement que l'usage légitime de l'affirmation (c. à. d. du jugement) présuppose une " critique de l'objet pensé ", et que le but de cette critique consiste à séparer, dans le contenu brut de l'esprit, les modalités qui tiennent à la constitution même du sujet connaissant et la signification réelle, seule affirmable objectivement.


  1. Cf. plus loin, Cahier V. ↩︎

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