Malheureusement le problème se posa d'abord sous la forme d'une alternative trop étroite, dont il fallut plusieurs siècles pour le dégager. Les historiens de la philosophie ont coutume de caractériser – un peu sommairement peut-être – les données initiales de ce problème renaissant, par les termes d'une question que Porphyre, dans son " Isagoge in categorias Aristotelis " pose sans la résoudre. Voici le texte – traduit par Boèce – que les médiévaux avaient sous les yeux :
" Mox de generibus et speciebus, illud quidem, sive subsistant, sive in solis nudisque intellectibus posita sint, sive subsistentia corporalia sint an incorporalia, et utrum separata a sensibilibus an in sensibilibus posita et circa ea constantia, dicere recusabo : altissimum enim negotium est hujusmodi et majoris egens inquisitionis. "[1]
Des trois questions posées, les deux dernières présupposent la solution de la première : celle-ci accapara d'abord l'attention. Marius Victorinus la traduit plus élégamment que Boèce : " Prima est quaestio utrum genera ipsa et species vera sint, an in solis intellectibus nuda inaniaque fingantur ". C'est bien l'alternative posée entre le réalisme platonicien, ou néo-platonicien – pour lequel tenait Porphyre – et le conceptualisme vide des autres écoles postaristotéliciennes. Nous en avons dit un mot à la fin du livre précédent.
Les premiers philosophes médiévaux se laissèrent enserrer entre les branches d'un dilemme qui les forçaient, croyaient-ils, à opter pour ou contre la valeur réelle de la pensée abstraite. Point de vue simpliste et provisoire, dont la logique médiévale s'évadera enfin nettement, à l'aube du XIIIe s., après des soubresauts qui la porteront alternativement aux deux thèses extrêmes. A vrai dire, pendant toute cette période de tâtonnements, qui mène du IXe s. jusqu'à la fin du XIIe, il ne s'agit pas, à proprement parler, de réalisme, de conceptualisme ou de nominalisme bien définis : c'est plutôt une phase de progression oscillante vers un équilibre terminal unique, celui du réalisme aristotélicien rénové. Le vrai nominalisme, conscient de lui-même, ne surgira que plus tard, au déclin du Moyen-Age.
Il y avait bien quelque inconvénient à cette oscillation autour d'une position moyenne non encore reconnue. Et le principal fut peut-être de retarder l'avènement – ou plutôt le retour – d'une synthèse métaphysique parfaitement équilibrée, comme l'avait été celle d'Aristote.
L'écueil du réalisme extrême fut toujours le panthéisme : dans la philosophie grecque, le platonisme conduisit au néoplatonisme émanatiste ; au début du moyen-âge (IXe s.) le réalisme de J. Scot Eriugène l'entraîna jusqu'à un panthéisme apparenté à l'émanatisme alexandrin ; plus tard, au XIIe s., le réalisme platonisant de l'école de Chartres frise le panthéisme et contribue en tous cas à pousser sur ce terrain défendu les Bernard de Tours et les Amaury de Bènes.
Mais l'antiréalisme rencontre aussi des écueils : le plus grave est sa tendance à compromettre la valeur de la connaissance rationnelle, de la " science ", et, sur le terrain psychologique, à rompre l'unité synergique de la sensibilité et de l'entendement.
Au surplus, les réalistes avaient pour eux le sentiment instinctif qui garantit pratiquement à tout homme la valeur de ses concepts ; et ils s'appuyaient volontiers sur le patronage, un peu brumeux dans son éloignement, de l'ontologisme platonicien. Les anti-réalistes, métaphysiciens moins confiants et parfois moins profonds, furent suscités par les abus du réalisme, et puisèrent leur force, moins dans la tradition que dans une critique plus déliée et plus psychologique.
S'il y eut de part et d'autre, des intempérances de langage et de pensée, pourtant, la plupart des philosophes médiévaux, jusqu'à la fin du XIIe s., réussirent à naviguer entre Charybde et Scylla,.. au prix, il faut bien l'avouer, d'obscurités ou d'inconséquences difficilement évitables. Petit à petit seulement on reconnut la passe sûre.
Ne traitons donc pas leurs formules imparfaites, simplement approximatives, comme autant de points de vue définis, mais poussons immédiatement jusqu'à la solution plus élaborée qui, proposée plus tôt, eût sans doute rallié les suffrages : nous voulons parler du réalisme tempéré.
Le premier exposé parfaitement explicite de cette solution se rencontre dans le Metalogicus (1159) de Jean de Salisbury. C'était la solution aristotélicienne, préparée par les luttes dialectiques des XIe et XIIe s., précisée et confirmée par l'étude directe des écrits du Stagirite. Au nom de celui-ci, le réalisme à la Guillaume de Champeaux, comme aussi tout réalisme platonisant, est banni de la scène philosophique : " Qui., ea (universalia) esse (subsistere) statuit, Aristoteli adversatur "[2] (Metalogicus, II. 20. M. P. L. vol. 199, p. 878, col. 1. B.). Il s'y substitue une théorie positive, moyenne, fondée sur l'analyse de l'abstraction, mère du concept : c'est du pur aristotélisme.
Porphyrii Introductio in Aristotelis Categorias, a Boethio translata. In " Commentaria in Aristotelem graeca. " Vol. IV. Berolini, 1887, p. 25, lin. 10 sqq. Voici le texte grec de Porphyre : Ἀυτίκα περὶ τῶν γενῶν τε καὶ εἰδῶν τὸ μὲν εἴτε ὑφέστηκεν εἴτε καὶ ἐν μόναις ψιλαῖς ἐπινοίαις κεῖται ε῎τε καὶ ὑφεστηκότα σώματά ἐστιν ἤ ἀσώματα καὶ πότερον χωριστὰ ἢ ἐν τοῖς ἀισθητοῖς καὶ περὶ ταῦτα ὑφεστῶτα, παραιτήσομαι λέγειν.., (op. cit. Πορφυρίου Ἐισαγωγή, p. 1, lin. 9 sqq.). ↩︎
Ioannis Saresberiensis, Metalogicus. lib. II, cap. 20. Migne P. L. Vol. 199, p. 878, col. 1. sqq. :
" Porro hic [Aristoteles] genera et species non esse, sed intelligi tantum asseruit " (col. 1. B)....." Et quidem rebus existendi unus est modus, quem scilicet natura contulit, sed easdem intelligendi aut significandi non unus est modus. Licet enim esse nequeat homo, qui non sit iste, vel alius homo, intelligi tamen potest et significari : ita quod nec intelligatur nec significetur iste, vel alius. " (col. 2. A)...... " Ratio autem ea [gênera et species] deprehendit, substantialem similitudinem rerum differentium pertractans apud se, desinitque [= definitque ?], sicut Boëtius ait, generale[m] conceptum suum, quod de hominum conformitate perpendit, sic : " animal rationale mortale ". Quod utique, nisi in singularibus esse non potest. " (col. 2. B.)
p. 888, col. 2. B-C : " Unde, licet Plato coetum philosophorum grandem, et tam Augustinum quam alios plures nostrorum, in statuendis ideis habeat assertores, ipsius tamen dogma in scrutinio universalium nequaquam sequimur : eo quod hic Peripateticorum principem Aristotelem, dogmatis huius principem profitemur. " ↩︎