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S'il fallait réduire à deux ou trois traits caractéristiques l'esquisse, dejà fort sommaire, qui vient d'être faite, nous grouperions toute la critique aristotélicienne de la connaissance autour des points suivants :

1⁰ Un contenu de conscience quelconque, par le fait qu'il est justiciable du premier principe, est rapporté à l'absolu de l'être : la pure relativité des contenus de conscience contredirait le premier principe.

Quant au premier principe lui-même, il ne saurait être démontré en soi, objectivement ; mais on en démontre parfaitement la nécessité pour tout sujet connaissant (quelle que soit l'attitude de ce sujet devant le principe en question : adhésion, négation ou doute) : περὶ τῶν τοιούτων (c'est à dire : à propos des expressions du premier principe) ἁπλῶς μὲν οὐκ ἔστιν ἀπόδειξις, πρὸς τόνδε δ' ἔστιν, (c'est à dire : πρὸς τὸν ταῦτα τιθέμενον. Met. X. 5. Didot, t. II, p. 589. 5 et 37). Si nous ne nous étions interdit, à chaque étape, toute anticipation sur les phases ultérieures de l'évolution philosophique, nous traduirions cette remarque d'Aristote dans le langage technique des modernes : " Le premier principe, dans son sens absolu, n'est point susceptible de démonstration analytique, mais bien de preuve transcendantale ". Car c'est vraiment l'essai d'une " preuve transcendantale " de l'affirmation absolue qu'ébauche le Philosophe dans les passages que nous citons.

2⁰ Si tout contenu de conscience est, absolument, dans la mesure de son identité à soi-même, c'est à dire dans la mesure exacte de son essence avec toutes les relations qu'elle comporte, la science de l'être et la science de l'essence se confondent ; en d'autres termes, l'ordre logique ou idéal exprime l'ordre ontologique : ..διὰ τὸ τῆς αὐτῆς εἶναι διανοίας, τὸ τε τί ἐστι δῆλον ποιεῖν καὶ εἰ ἔστιν. (Littér. : " Il appartient à la même science de démontrer l'essence d'une chose et son existence ". Mét. V. 1. Didot, p. 534. 17). Mais on doit bien entendre ceci. En effet :

3⁰ Les essences (c'est à dire les contenus objectifs de pensée), que nous rapportons toutes à l'ordre absolu de l'être, et que nous désignons sous l'appellation commune d'êtres (entia - ὄντα), sont multiples et diverses, non seulement dans leurs notes représentatives, mais dans leur rapport à l'existence concrète ; elles n'existent réellement, chacune, que selon des conditions respectives qui leur sont propres : si toutes se rattachent, d'une manière ou d'une autre, à une " subsistance ", toutes ne sont pas, par elles-mêmes et selon leurs notes représentatives, des " subsistances ", des οὐσίαι. Leur plus ou moins de proximité à l'existence en soi, à la " subsistance ", se lit dans le mode particulier de leur essence même, telle qu'elle est présente à notre pensée : par exemple, tel objet de notre pensée prendra la réalité d'une substance, tel autre d'un accident, tel autre d'une puissance, tel autre d'un acte, tel autre d'une relation, tel autre d'un devenir ; puis, dans ces objets, notre faculté d'abstraction nous permettant de découper différents aspects, chaque aspect particulier participera réellement à l'être dans la proportion même où il participait à la totalité dont nous l'avions isolé : tel aspect aura la réalité d'une abstraction objective, d'une " natura absoluta ", tel autre la réalité purement relative qui convient au " mode intentionnel ", te! autre la réalité propre d'une activité subjective, et ainsi de suite. La détermination générale de ce rapport des essences à l'absolu de l'être, c'est de la Logique, si l'on veut, mais c'est avant tout, et à proprement parler, dans la conception aristotélicienne, la Métaphysique, la Πρώτη φιλοσοφία, c'est à dire le triage des modes de l'être sous la norme du premier principe.

Veut-on voir directement, dans Aristote, des applications du " triage métaphysique " au problème de l'existence ? Supposons une essence simple et totalement en acte : si elle est, comme telle, présente à ma pensée, je ne saurais me tromper à son sujet, j'en affirme nécessairement la subsistance :"Ὅσα δή ἐστιν ὅπερ εἶναι τι, καὶ ἐνεργείᾳ. περὶ ταῦτα οὐκ ἔστιν ἀπατηθῆναι, ἀλλ' ἢ νοεῖν ἢ μὴ." (Littéralement : " Quaecumque sunt ipsum esse aliquid, et sunt actu, haec non patiuntur errorem, sed vel intelligi, vel omnino non intelligi ". Met. VIII. 10. Didot, p. 573. 17). Par contre, une essence qui contient, à un titre quelconque, de l'indétermination, de la " puissance ", ne sera affirmée que selon la nature de cette puissance ; et si cette " puissance " est précisément une indétermination au regard de la subsistance, il est évident que l'essence en question ne pourra recevoir l'attribut de subsistance actuelle : tel est le cas de l'universel abstrait et des οὐσίαι δεύτεραι ; tel est en particulier le cas de l'unité abstraite, de l'être abstrait ou de l'entité (τὸ ὄν) et de tout ce qui, dans les choses, fait purement fonction d'élément ou de principe (τὸ στοιχείῳ εἶναι ἤ ἀρχῇ) :" φανερὸν ὅτι οὔτε τὸ ἕν, οὔτε το ὄν ἐνδέχεται οὐσίαν εἶναι τῶν πραγμάτων, ὥσπερ οὐδὲ τὸ στοιχείῳ εἶναι ἢ ἀρχῇ (Met. VI. 16. Didot, p. 556. 15).

Bref, la réalité, en général, est l'apanage de toutes les essences, mais à des titres et sous des modes fort divers, et pas nécessairement au titre de la subsistance propre ; car l'être, objet formel de notre raison affirmatrice, a de multiples acceptions : τὸ ὂν τὸ ἁπλῶς λεγόμενον λέγεται πολλαχῶς, ὧν ἕν μὲν ἦν τὸ κατὰ, συμβέβηκος, ἕτερον δὲ τὸ ὡς ἀληθές, καὶ τὸ μὴ ὂν ὡς τὸ ψεῦδος, παρὰ ταῦτα δ' ἐστὶ τὰ σχήματα τῆς κατηγορίας, οἷον τὸ μὲν τί, τὸ δε ποιόν, τὸ δε ποσόν, τὸ δε ποῦ, τὸ δε ποτέ, καὶ , εἴ τι ἄλλο σημαίνει τὸν τρόπον τοῦτον : ἔτι παρὰ ταῦτα πάντα, τὸ δυνάμει καὶ ἐνεργείᾳ. " – " L'être comme tel offre plus d'un sens : tantôt il désigne l'accident ; tantôt il signifie le vrai, par opposition au non-être qui serait le faux ; tantôt il est attribué selon la division des catégories, c'est à dire selon l'essence, la qualité, la quantité", le lieu, le temps, et ainsi de suite ; enfin, outre tout cela, l'être embrasse la puissance et l'acte. " (Met. V. 2. Didot, p. 535. 23).

Le problème de la connaissance objective ne consiste donc pas, chez Aristote, à effectuer je ne sais quel passage de l'ordre logique ou idéal à l'ordre ontologique : tout l'ordre logique est ontologique. Le problème fut plutôt de trouver le rapport intelligible de chaque essence particulière à la subsistance actuelle, subjective ou objective, directe ou indirecte, qu'elle postule. Ce problème appartient à la Critique de la connaissance, mais à une Critique formulée d'emblée en termes métaphysiques. [1]


  1. 11 serait un peu long de montrer en détail comment le problème de l'existence se résout, dans les cadres de cette Critique métaphysique : évidemment le rapport des jugements existentiels à l'expérience sensible devrait être parfaitement élucidé. On trouvera quelque indication à ce sujet dans la suite de notre travail. Qu'il nous suffise, ici, de faire remarquer que deux manières se conçoivent de lever l'indétermination d'une forme intelligible par rapport à la subsistance en soi : la parfaite détermination interne de la forme elle-même, ce qui supposerait en nous l'intuition intellectuelle d'un objet qui serait par soi " intelligible en acte " – ou bien, la relation transcendantale de la forme intelligible à la quantité concrète qui nous envahit par nos sensibilités. A cette seconde manière se ramène, directement ou indirectement, toute connaissance humaine de l'existence des objets. ↩︎

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