Socrate, sans abandonner le réalisme objectiviste de ses prédécesseurs, sut amortir l'oscillation décevante, qui les entraînait alternativement de l'unité intellectuelle à la multiplicité sensible, de Parménide à Héraclite, et inversement. Il crut ne pouvoir combattre plus efficacement la Sophistique, qu'en habituant les philosophes à conduire leur esprit, sans contradiction, depuis les sensations multiples jusqu'aux unités conceptuelles de plus en plus générales : il leur apprit à διαλέγειν κατὰ γένη. Car, dans un " système de concepts " dûment ordonné, les apports du sens et de l'intelligence doivent constamment s'équilibrer. Entre les points de vue absolus de l'unité et de la multiplicité, commença, de la sorte, à se constituer une hiérarchie d'unités intermédiaires, dans lesquelles les deux termes opposés se combinent en proportions diverses : les idées générales.
Cette position de Socrate était une trouvaille, dont nous apprécierons plus tard tout le prix. Car, pour édifier une métaphysique compréhensive, il ne suffit pas de raisonner juste, mais fragmentairement, il faut encore découvrir le centre de perspective qui commande l'ensemble de notre champ de vision. Or, dans une métaphysique humaine, le centre de perspective ne peut être situé bien loin de l' « idée générale », qui est peut-être la manifestation la plus caractéristique de notre intelligence imparfaite.
Malheureusement, Socrate, préoccupé avant tout des concepts moraux n'alla pas jusqu'à construire une métaphysique générale ni une cosmologie. Sa philosophie incomplète ne put garantir une partie de ses disciples du levain sceptique ni d'autres influences fâcheuses. Par exemple, les Mégariques, auxquels s'apparente en ceci Antisthène le Cynique, aboutirent à un nominalisme très prononcé ; les idées générales leur paraissent de pures étiquettes collectives ; les jugements valables se réduisent, à leurs yeux, aux jugements tautologiques d'identité ; et même, les concepts abstraits d'origine expérimentale se dissolvent dans la contradiction ou l'incohérence, comme cherche à le montrer Eubulide, par ses sophismes fameux du « chauve », et du « monceau de blé ». Bref, c'est de nouveau, et corrélativement, la désagrégation de l'unité intelligible et de l'unité objective, la rechute dans le scepticisme stérile.
Mais un autre groupe d'élèves de Socrate poursuit l'œuvre édificatrice du Maître. Ce dernier s'était borné à sauvegarder le dogmatisme réaliste en infusant dans les esprits un principe d'ordre : à l'induction socratique, qui permettait de construire correctement les idées générales, Platon, puis Aristote ajoutent des vues plus amples et plus précises sur la nature et la valeur objective de ces idées. La synthèse de l'Un et du Multiple, assurée dans le concept, est désormais transposée aux choses selon des conditions mieux définies. Le réalisme de la pensée grecque tend vers une forme critique. Considérons rapidement cette nouvelle phase.