A la base même de sa doctrine, le vieil et énigmatique penseur d'Ephèse place la réalité expérimentale du changement : πάντα ρεῖ, tout est " devenir ". Et si tout est " devenir ", tout est " multiplicité " : multiplicité interne des choses mouvantes, qui s'écoulent dans la durée : " on ne descend pas deux fois dans la même fleuve, puisqu'il charrie sans cesse des eaux nouvelles " (Cf. Diels. Die Fragmente der Vorsokratiker. 2.Aufl. Bd. 1. 1906, p. 69, fragm. 49 a, et p. 75, fragm. 91) : multiplicité dans la diversité contradictoire des propriétés mêmes d'une chose : « l'eau de mer est à la fois la plus pure et la plus souillée, potable et entretenant la vie pour les poissons, imbuvable et mortelle pour les hommes »(Ibid. p. 70, fragm. 61). Du reste, la contradiction n'a rien qui doive rebuter le philosophe : elle est le levier même du « devenir », et constitue, par conséquent, le fond des choses, dans leur essentielle mobilité : πόλεμος πατήρ πάντων.[1]
Héraclite se complaît si bien à souligner la variabilité et la contradiction intime des objets, que l'affirmation absolue semblerait vraiment n'y plus trouver à quoi se prendre ; car il n'est point d'affirmation possible sans une certaine unité objective cohérente et stable. Toutefois, par une sorte d'instinct métaphysique, plutôt que par un raisonnement rigoureux, il restaure tant bien que mal cette unité nécessaire : il la découvre dans la forme même de l'universel devenir et dans l'harmonie de l'universel contraste : véritable Logos divin, immanent aux choses. Le parallélisme réaliste de la pensée et des objets demeure entier, mais choses et pensées, animées par un même principe actif (le « feu »), sont emportées du même rythme dans le mouvement vertigineux d'un devenir infini.
Ainsi donc, aux yeux d'Héraclite, l'existence objective se traduit exactement dans la multiplicité – τὰ πολλά : l'unité de ce multiple est purement formelle et tendancielle.
L'idée de multiplicité, qui devait bientôt jeter les Sceptiques dans la perplexité la plus incurable – fournit, par contre, en s'amalgamant avec l'idée d'homogénéité, une base en apparence assez ferme aux philosophies atomistiques. Qu'ils s'appellent Démocrite ou Anaxagore, les Atomistes, poussés par l'instinct unitaire de la raison, s'efforcèreni, eux aussi, de réduire l'i n f i n i e d i v e r s i t é des choses : seulement ils confondent unité et homogénéité, ils ramènent la diversité qualitative à des combinaisons locales d'atomes identiques, et le changement aux déplacements subis par ces atomes. La simplification ainsi introduite dans les choses n'a d'unité que l'apparence : c'est l'unité de la quantité et du mouvement passif, autrement dit, la multiplicité pure, l'homogénéité matérielle, l'inertie. Et chez eux, la quantité matérielle envahit à la fois les objets et la pensée. Dans les objets, le Λόγος d'Héraclite, forme harmonique et principe directeur, est remplacé par la configuration spatiale des groupes atomiques ; dans l'esprit, l'unité intelligible de l'idée déchoit à n'être plus que le groupement des sensations. Le parallélisme subsiste donc, une fois de plus, entre l'esprit et les choses, mais aux dépens de l'unité proprement dite.
Ce mot fameux, devenu le symbole d'une conception cosmologique, présente, dans le fragment d'Héraclite où il se rencontre, un sens littéral plutôt sociologique ou politique. Il exprime d'ailleurs à merveille le fond de la cosmogonie du vieux penseur. (Cf. Gomperz. op. cit.) ↩︎