Dès son éveil, l'esprit humain, essentiellement unificateur, se voit aux prises avec la multiplicité des données ; il se débat contre l'antinomie de l'Un et du Multiple, sans d'ailleurs prendre immédiatement conscience de l'ampleur réelle du conflit. En effet, les premiers systèmes cosmologiques ne trahissent encore que le travail instinctif d'unification auquel la Nature, changeante et diverse, provoque l'esprit qui la contemple. Mais tôt ou tard on devait se rendre compte que la spéculation cosmologique, déjà ébauchée, ne faisait que sérier les étapes d'un processus fondamental et, de soi, indéfini : l'introduction de l'unité dans la pluralité.
Il se trouva des esprits profonds et hardis pour prendre explicitement conscience de cette exigence unifiante de la pensée, et pour lui concéder du coup, avec une libéralité juvénile, la pleine mesure. Tels furent les deux penseurs d'Elée : Xénophane, l'aède (565 à 473, d'après Diels), puis surtout Parménide, son disciple (né vers 544), poète lui aussi, appelé, dans les Dialogues de Platon : ὁ μέγας.
Tous deux, le Maître et le disciple, affirmaient l'unité absolue de l' « être ». Mais aussitôt, la multiplicité de l'expérience se redresse contre cette position impérieuse de la raison. Et peut-être même l'écho leur parvient-il, jusqu'en Grande Grèce, de thèses tout opposées, et non moins tranchantes, répandues, à l'autre extrémité du monde grec, sous le patronage d'Héraclite d'Ephèse (né probablem. vers 544) : mettant à l'avant-plan du réel la multiplicité, elles formaient le contre-pied de la thèse des Eléates.
Dès ce moment l'antinomie de l'Un et du Multiple prenait toute son acuité dans la conscience philosophique. Considérons de plus près les deux attitudes unilatérales et intransigeantes, qui soulignent le conflit plutôt qu'elles ne le résolvent : l'attitude héraclitienne et l'attitude éléatique.