Notre critique du scepticisme ancien s'achevait sur cette conclusion : l'affirmation est inévitable. Elle est inévitable, parce qu'elle exprime la nature même de notre activité intellectuelle, à tel point que se refuser à affirmer, c'est affirmer encore.
Et la nécessité de l'affirmation entraîne la nécessité du « premier principe »(principe d'identité), puisque, à défaut du « premier principe », l'affirmation se détruit elle-même. L'identité avec soi est bien le minimum qui se puisse affirmer d'un objet quelconque.
Sans toujours s'en expliquer bien clairement, les Anciens eurent conscience que cette critique préliminaire de l'affirmation suffisait à fonder leur réalisme objectif, c'est à dire, à fonder la valeur absolue du contenu de la connaissance. Cherchons à démêler le pourquoi de leur confiance, trop robuste et trop durable pour n'avoir point une justification logique, au moins latente.
A bien considérer l'empire reconnu au « premier principe »sur tout contenu de conscience, sans exception, on reconnaît que cette juridiction universelle implique une vérité fondamentale : tout objet (toute donnée objective de conscience) est, appartient au domaine de l' « être ». Car, pour être identique à soi, il faut d'abord, d'une manière ou d'une autre, « être » : « prius est esse quam sic esse ». Appliquer le principe d'identité ou de contradiction à un objet, c'est donc porter sur cet objet un jugement implicite, mais absolu, d'être.
Souhaite-t-on de ceci plus d'évidence encore ?
Posons, en effet, la contrepartie ; et nous en verrons éclater l'absurdité logique : « un objet de ma pensée n'est « être »d'aucune manière, est totalement " non-être ". Pour qu'une pareille proposition eût un sens, il faudrait que le total « non-être », le « néant absolu »fût pensable. Or nous savons – on le savait longtemps avant les subtiles et irréfutables analyses de M. Bergson ę– que l'idée de néant n'est qu'une pseudo-idée, un assemblage verbal auquel ne répond (et ne peut répondre) aucun concept homogène. Le prétendu « néant »que nous nous représentons, est toujours relatif, toujours le non-être de quelque chose : non point le non-être absolu, mais « l'autre », c'est à dire l'être encore, réel ou possible.
Mais si le néant n'est point pensable, donc tout le pensable est. Et nous retrouvons ainsi dans une immédiate application du « premier principe ", l'affirmation absolue et universelle de l'être, à l'exclusion du néant.
Tel est, nous semble-t-il, le fondement plus ou moins conscient du réalisme métaphysique chez les Grecs.
Toutefois la pensée grecque, en s'imposant comme une nécessité primordiale le principe essentiel du réalisme, ne faisait que préluder à sa tâche critique. En effet, si tout contenu de pensée est l'objet d'une affirmation absolue d'être, il faut – indispensablement – sous peine de ruiner à nouveau le « premier principe »et avec lui la possibilité même de l'affirmation – que les contenus de pensée les plus divers s'harmonisent entre eux, dans l'unité de l'être, à l'abri de la contradiction logique.
Dévoiler, comme fit Aristote contre les Sophistes, l'incohérence théorique et pratique, et pour tout dire, l'impossibilité du scepticisme intégral, ce n'était encore, au fond, que reprendre d'une manière plus expresse et déjà critique le postulat instinctif de tout le réalisme antique. Mais en s'en tenant là, en renonçant à résoudre les antinomies du contenu de l'affirmation, on eût aggravé, si possible, le désarroi intellectuel d'où naquit la Sophistique ; car l'esprit, une fois qu'il consentait à prendre conscience de sa nature incurablement affirmatrice, s'interdisait, devant la contradiction partout imminente, la suprême et illusoire retraite de l'ἐποχή : la contradiction exigeait impérieusement d'être surmontée.
Il s'agissait désormais – Aristote, esquissant sa πρώτη φιλοσοφία, en eut le sentiment très juste, – il s'agissait, en se couvrant de la nécessité de l'affirmation absolue, comme d'un préambule critique posé une fois pour toutes, d'organiser l'ensemble des objets de cette affirmation absolue en un système dûment équilibré ; en d'autres termes, il s'agissait d'édifier une « métaphysique »rigoureusement cohérente et assez compréhensive pour que tout le contenu objectif de la pensée humaine y trouvât sa place définie.
Nous venons de poser le principe méthodologique de la critique de la connaissance telle que l'entendirent les Anciens, c'est à dire l'antiquité et le moyen-âge. Nous disons bien : « de la Critique de la connaissance » ; car il y aurait quelque simplisme à taxer de naïveté dogmatique les grandes philosophies du passé. Elles furent critiques »à leur manière ; seulement, leur Critique, si l'on nous permet cet accouplement de mots inusité, fut une Critique métaphysique de l'objet de connaissance.
La Critique métaphysique de l'objet serait totalement achevée le jour où le contenu entier de la pensée serait rangé et coordonné, sans heurt ni contradiction : dans ce cas, en effet, l'affirmation nécessaire et absolue d' « être »se trouverait appliquée et graduée, sans indétermination aucune, et donc aussi sans déviation possible. L'antinomie de la multiplicité et de l'unité, thème fondamental de la métaphysique humaine, serait définitivement surmontée.
Mais cet idéal immuable ne marque-t-il pas, pour la raison humaine, une limite ? l'esprit humain verra-t-il jamais, sauf à briser l'entrave de sa nature propre, s'éclairer totalement la part d'irrationnel qui gît en lui ou se heurte à lui ?
Nous chercherons la réponse à cette question à travers l'histoire sinueuse de la métaphysique ; et nous nous acheminerons de la sorte vers la position moderne du problème de la connaissance.
Notre marche s'effectuera en trois étapes principales. La première, très courte, comprendra la période précritique du réalisme antique ; nous y verrons naître l'antinomie de l'Un et du Multiple. La seconde retracera successivement les deux phases parallèles, antique et médiévale, de la Critique ancienne : toutes deux, à leur apogée, nous présenteront la solution synthétique de l'antinomie. La troisième étape fera la transition de la Critique ancienne à la Critique moderne : nous y montrerons comment le relâchement de la synthèse métaphysique élaborée au moyen-âge, fit saillir à nouveau l'antinomie et rendit inévitable la Critique de Kant.