Quel est-il donc, ce principe foncier, vice originel de tout scepticisme franc ?
Nous l'avons rencontré à maintes reprises dans les pages qui précèdent, et Aristote l'avait noté avec une parfaite justesse : c'est le doute sur le « premier principe », avec sa conséquence pratique, l'ἐποχή ; en d'autres termes, c'est le bannissement de l'affirmation.
Si l'on tient compte du réalisme latent ou formel de toute la philosophie antique, c'est à dire de l'identification pratiquement admise entre l'absolu de l'affirmation et l'absolu de l'objet, on comprend aisément pourquoi les réfutations anciennes du scepticisme se restreignent invariablement à deux formes-types, que nous connaissons déjà :
On cherche à résoudre les antinomies ou les contradictions apparentes qui semblaient détruire l'affirmation. Ce fut la méthode de Socrate : après avoir humilié publiquement, sous une ironie cinglante, le « sophiste »présomptueux, il s'applique à guérir, dans le sophiste, le « sceptique », en l'aidant à corriger lui-même ses concepts génériques et spécifiques. Car d'ordinaire il suffit, pour faire évanouir la contradiction, de ramener la raison à un usage sobre de concepts bien définis. Ce fut surtout la méthode de Platon puis d'Aristote, dont la métaphysique tout entière, par la systématisation complète et cohérente des grands points de vue rationnels, devait soustraire l'intelligence humaine à la tentation même de capituler devant une contradiction partout surmontée. Ce but fut-il atteint, en fait ou même seulement en droit ? Du moins un principe de solution du problème critique était posé : l'inventaire complet et enchaîné de l'objet formel de notre intelligence. La question se posera de savoir si ce principe de solution est adéquat au problème.
Ou bien, et ce fut la seconde forme des réfutations, on surprenait le sceptique en contradiction flagrante avec lui-même. D'une part, il professe l'ἐποχή et la suspension de vouloir qu'elle entraîne. D'autre part, il veut et redoute une infinité de choses ; or le vouloir et les tendances rationnelles sont autant d'affirmations expresses ou dissimulées. Bref, on montre au sceptique qu'il affirme, quoi qu'il dise.
Que valaient ces argumentations ? Certes, elles pouvaient être efficaces dans des cas particuliers. Résolvez toutes mes raisons de douter, je pourrai me dégager de mon doute,... surtout si vous me proposez un système total et sans fissure, qui me protège d'avance contre le scandale de la contradiction. Mais, garantie même la cohérence de ma pensée, le doute ne me reste-t-il pas possible ? je n'ai pas de raison de douter : en ai-je d'affirmer ? ne puis-je m'enfermer dans un doute négatif ? Nous en convenons volontiers, la non-contradiction ne suffit pas, à elle seule, pour surmonter cette inertie initiale que serait un doute négatif universel. Toutefois, sont-ce bien là les termes du problème ? Au point de départ de la métaphysique rencontrons-nous vraiment une intelligence purement passive, totalement indifférente au oui et au non, sorte de surface réfléchissante, réduite à constater le bel ordre des images qui glissent sur elle ? Cette question fondamentale ne recevra de réponse complète qu'au terme de notre enquête critique.
Reste la seconde voie : débusquer impitoyablement l'affirmation chez le sceptique lui-même. Car le sceptique « veut » ; et l'affirmation est inévitable dans le règne des vouloirs, puisque chaque fois qu'on veut, on pose implicitement ou explicitement une fin et un ordre de moyens à cette fin. Sans doute, encore une fois, ce procédé de réfutation peut être efficace, en me montrant, sur des exemples multipliés, l'inanité pratique de mon scepticisme. Mais que me répondra-t-on si je fais amende honorable, et que je rétracte un à un tous ces vouloirs partiels qui avaient échappé à mon étourderie ? Aussi longtemps que mon contradicteur m'oppose des fins particulières, je lui glisse entre les doigts, en sacrifiant tour à tour ces fins secondaires, pour me replier dans la sécurité de l'ἐποχή. Pour m'acculer à la rétractation de mon doute, il faudrait me montrer, dans mes attitudes, une fin si universelle, si inhérente à moi-même, que je ne puisse la renier. Or, je ne tiens vraiment à aucune attitude, je ne m'engage pour aucune fin déterminable : je m'abstiens.
Vous m'aurez convaincu, le jour où vous démontrerez, vous, ennemi de la contradiction logique, que m'abstenir de vouloir, c'est vouloir, que « nolle est velle »...
C'est bien cela. Le sceptique à la manière ancienne sera complètement réfuté le jour où l'on montrera qu'il veut, et donc qu'il affirme, non pas quoique sceptique, mais parce que sceptique.
Et, de fait, l'attitude sceptique est essentiellement affirmatrice, on peut le faire voir.
Il suffirait pour cela de rappeler une simple constatation d'expérience interne : l'abstention de tout jugement et de tout vouloir, à la supposer possible, ne serait certes pas une attitude facile à prendre et à garder. Elle exigerait un refoulement perpétuel de velléités naissantes, un raidissement contre des sollicitations renouvelées. Car, on ne peut se le dissimuler, la tendance naturelle de notre esprit est d'affirmer, et le mouvement spontané de notre volonté est de continuer l'affirmation par l'action. Résister à cette impulsion intime et permanente, ce n'est pas s'abandonner à une passivité complète, à une absolue inactivité, c'est au contraire réagir violemment contre soi-même, en vertu d'une décision précise et ferme, c'est vouloir fortement ne pas agir, c'est briser l'élan affirmatif de l'intelligence par une affirmation plus fondamentale encore et plus intransigeante. On veut ne rien vouloir et l'on s'affirme à soi-même, non seulement qu'on ne veut rien, mais même, fatalement, qu'il est mieux de ne rien vouloir. « Savoir qu'on ne veut rien, écrit M. Maurice Blondel à propos du dilettantisme ou de l'esthétisme sceptique, c'est ne rien vouloir. Et " je ne veux pas vouloir », nolo velle, se traduit immédiatement, dans le langage de la réflexion, en ces deux mots : « je veux ne pas vouloir », volo nolle. A moins de faire violence aux lois de la conscience, non pas morale, mais psychologique, à moins de dissimuler sous une subtilité toute verbale la vérité des choses, le seul sentiment d'une absence de volonté implique l'idée d'une volonté qui ne veut pas et qui abdique. »(L'Action, p. 12. Paris, 1893).
Nos facultés nous sont données, par nature, en exercice spontané, en mouvement. L'ἐποχή représente le freinage brutal que nous exercerions sur nous-mêmes par un effort réflexif et concentré. Cet effort est nécessairement un effort volontaire, c'est donc la poursuite d'une " fin " que nous adoptons. Laquelle ? Lorsque nous suspendons notre jugement, dans des cas particuliers, il nous est toujours aisé de définir la fin plus universelle, ou plus chère, à laquelle nous sacrifions des fins secondaires ou moins attachantes ; toutes nos défiances rationnelles : la prudence dans l'affirmation, l'hésitation à conclure, même les scepticismes partiels, ne font qu'abréger la liste des fins reconnues par nous. L'ἐποχή du scepticisme universel est une tentative monstrueuse pour supprimer la finalité même. Mais il faut à cette tentative volontaire un point d'appui ; et voici la revanche des choses : ce point d'appui, c'est nécessairement une « fin »encore, une fin quelconque, érigée non seulement en fin dernière, mais en fin exclusive. Le scepticisme apparaît, dans sa prétention même d'éviter tout dogmatisme, comme le dogmatisme le plus choquant et le plus étroit qui se puisse concevoir.
Le sceptique affirme et veut. Et que veut-il ? M. Blondel l'a montré avec une singulière profondeur : le sceptique qui use de la vie et se refuse au don de son intelligence et de sa volonté, ce sceptique a découvert la seule et subtile manière d'être totalement égoïste : car toute action consentie, fût-ce la plus intéressée, implique encore un risque et un don partiel de soi. « Quand le dilettante glisse entre les doigts de pierre de toutes les idoles, c'est qu'il a un autre culte, l'autolâtrie ; à tout regarder du haut de l'étoile Sirius, tout lui devient exigu et mesquin, tout en tous, il ne reste de grand que l'amour propre d'un seul, moi..... Ainsi, la nolonté même dissimule une fin subjective. Ne rien vouloir, c'est se refuser à tout objet, afin de se réserver tout entier et de s'interdire tout don, tout dévouement et toute abnégation. »(L'Action, p. 16).
Comme nous n'avons pas à envisager ici l'aspect moral du scepticisme, nous nous contenterons d'une conclusion moins ample, que nous croyons surabondamment justifiée : l'effort suprême de l'esprit humain pour se dérober à l'affirmation est encore une affirmation. L'affirmation est donc inévitable. Et ceci suffit à la réfutation du scepticisme ancien, sur le terrain réaliste qu'il s'est choisi.