La Sophistique, malgré ses incohérences, fut un facteur de progrès en philosophie. Elle représentait des tendances nouvelles et posait des problèmes qui se trouvent être absolument fondamentaux. D'autre part, parmi ses adversaires, il se rencontra des hommes capables d'assimiler les tendances heureuses et de maîtriser les problèmes soulevés : nous entendons parler surtout de Socrate, de Platon et d'Aristote.
Et tout d'abord, l'éclosion des écoles sophistes n'était qu'un épisode de cette lente évolution qui ramenait l'intérêt spéculatif de l'objet vers le sujet : car l'objectivisme rectiligne ne saurait être sceptique. L'accès s'ouvrait largement, d'un seul coup, non seulement à la critique, mais à la psychologie et à la morale. On sait à quel point Socrate (vers 470-400), qui par ailleurs accablait les Sophistes de son ironie, sut comprendre et utiliser cette tendance foncière, qu'ils menaçaient, eux, d'étouffer après avoir été portés par elle. Du Γνῶθε σεαυτόν il fit son point de départ ; du Bien absolu, de la valeur morale, il fit la clef de voûte de son enseignement. Platon (427-347) et Aristote (384-322) le continuent en ceci : la place que la connaissance du sujet et la finalité morale occupent dans leur métaphysique répond à l'importance épistémologique de ces points de vue. Désormais, une « métaphysique du sujet »s'imposa à côté d'une « métaphysique de l'objet extérieur ».
En second lieu, la Sophistique détermina, par contre-coup, un affinement et une précision plus grande de la dialectique dans les cadres du réalisme traditionnel. Il suffit de rappeler, d'un mot, les premières et décisives manifestations d'une logique qui prend conscience d'elle-même : la maïeutique socratique, ce crible des concepts ; la διαλεκτικὴ πορεία de Platon, qui est en même temps une odyssée métaphysique ; la syllogistique d'Aristote, bien éloignée, elle aussi, de ne constituer qu'un simple chapitre de méthodologie formelle, une sorte de logique de l'identité ou de logistique, comme des œuvres similaires et postérieures pourraient le faire supposer. Tout l'édifice logique de la grande triade socratique garde un contact très étroit avec la métaphysique qui le soutient à la base. « L'art de penser »[1] n'a de prix, aux yeux d'Aristote, que pour autant qu'il se moule sur les linéaments de l'être : alors seulement il devient l'instrument légitime de l'ἐπιστήμη, de la véritable science. Le « premier principe »de la Logique est aussi le « premier principe »de la Métaphysique.
Enfin Platon et surtout Aristote eurent la conscience très nette que le problème de la connaissance, soulevé par les Sophistes, ne pouvait pas recevoir des solutions partielles. Certes, on peut opposer subtilité à subtilité, réduire un adversaire au silence. Mais ce procédé de controverse n'atteint pas la racine de l'erreur : nous avons vu plus haut Aristote rechercher les causes du doute, et tenter la cure du sceptique en lui faisant toucher du doigt les présupposés métaphysiques erronés de son attitude. Ces présupposés existent toujours, car chacun a sa métaphysique, si rudimentaire qu'elle soit. Et si chacun a sa métaphysique, il n'est que de choisir la bonne. Ce choix doit être possible, car toute métaphysique fausse s'effondre dans la contradiction. Encore faut-il savoir reconnaître cette contradiction, qui peut se dissimuler sous des vraisemblances, et d'autre part faut-il éviter de la voir où elle n'est pas. Comment donc se garantir efficacement contre la sécurité trompeuse des solutions partielles et contre le rejet précipité des solutions incomplètes ? Uniquement – et c'est ici, nous semble-t-il, la principale originalité d'Aristote dans sa réfutation des Sophistes – en poussant la systématisation philosophique jusqu'à l'unité élémentaire, ultime, d'une « philosophie première », d'une πρώτη φιλοσοφία. Là viendront nécessairement se rejoindre les formes natives de la pensée et les relations primordiales de l'être. Car l'être est l'alpha et l'oméga tant de l'esprit que des choses [2]. En d'autres termes, une Critique réaliste de la connaissance exige une solution complète de l'antinomie de l'Un et du Multiple. Nous reviendrons sur cette exigence dans des chapitres prochains.
Aristote atteint ainsi d'un bond et comme d'instinct, des conclusions que nous retrouverons plus tard, au bout des longs circuits de la critique. A-t-il par là gagné la partie sur le scepticisme et le relativisme de toute forme et de toute époque ? Peut-être, en droit et virtuellement. Non, en fait ; car devant des problèmes à peine ébauchés, il n'eut pas l'occasion de déployer, ni même de soupçonner, toute la richesse et toute la force impérieuse de sa philosophie.
Soit, pouvait-on lui objecter encore, si j'admets vos présupposés, je suis à votre merci. Votre métaphysique est cohérente et compréhensive ; mais vous l'imposez dogmatiquement ; avec la même désinvolture que vous mettez à l'affirmer, je conteste :
1⁰ Que je doive professer une métaphysique proprement dite. L'affirmation de quoi que ce soit, après tout, dépend de mon vouloir. Vous interprétez à tort mes actes extérieurs : en réalité, je ne veux rien, je m'abstiens, j'omets de juger... Libre à vous d'estimer que je descende, par là, au niveau " d'un végétal " (ὅμοιος φυτῷ)...
2⁰ Que, à supposer même que j'affirme, mon affirmation doive atteindre l'être, dont il est question dans votre πρώτη φιλοσοφία, ou, en d'autres termes, prendre une valeur objective absolue. Je ne juge que du relatif et dans le relatif.. Qui me dira si l'être de la pensée et l'être des choses se rejoignent vraiment ?
La première objection – la seule que nous devions examiner maintenant – fut celle du scepticisme ancien arrivé à sa maturité, c'est à dire du Pyrrhonisme et de la Nouvelle Académie.
La seconde objection s'indique déjà vaguement dans le scepticisme ancien, où elle apparaît d'ailleurs dans un contexte trop enfantin ou trop peu serré pour la faire valoir. Mais elle deviendra le point de vue caractéristique du vrai scepticisme moderne – qui n'est plus du tout, pas même de prétention, un scepticisme total – nous voulons dire du relativisme.
Voyons rapidement ce que fut le scepticisme grec de la période postaristotélicienne.