Aller au contenu
skepvox

Comment réfuter un pareil scepticisme ? A vrai dire, remarque Aristote, on ne le réfute pas, faute d'un point de départ possible pour la démonstration à lui opposer. On ne peut pas tout démontrer, et si quelque chose reste indémontrable, c'est bien, à coup sûr, un premier principe : Ὅλως μὲν γὰρ ἁπάντων ἀδύνατον ἀπόδειξιν εἶναι : εἰς ἄπειρον γὰρ ἂν βαδίζοι. (Metaph. III (IV), ch. 4, éd. Didot, p. 504).

Que faire alors ? Mais, simplement, provoquer le sceptique à se réfuter lui-même, c'est à dire à manifester au grand jour que son prétendu scepticisme total n'est qu'un scepticisme partiel. Le sceptique sophiste, disputeur par nature et par éducation, se fera certainement prendre au piège. Vous en êtes maître, car il ne peut faire un geste ni aventurer une parole sans se mettre en contradiction flagrante avec sa thèse générale. Il accepte la discussion ? Elle peut donc avoir un sens. Il s'entend avec vous sur la signification des mots ? Quand il parle d'un homme il n'entend point une trirème ni une muraille ? Il admet donc que la signification des mots n'est point totalement arbitraire. Il admet donc des applications du premier principe ; de son aveu, le premier principe, en tant que principe formel, est sauf. Toute la discussion se bornera désormais à une extension plus ou moins grande du champ des certitudes. Vous avez barre sur votre sceptique. (Mét. l. c.).

Mais si le sceptique, cessant de jouer au sophiste, ne dit rien, n'opine en aucune façon, accepte passivement le oui et le non, s'abstient... ? Bien ; alors pourquoi discuter avec lui ? il ne vous contredit pas. Est-ce qu'on raisonne une " souche " ? Γελοῖον τὸ ζητεῖν λόγον πρὸς τὸν μηθενὸς ἔχοντα λόγον, ᾗ μὴ ἔχει ὅμοιος γὰρ φυτῷ ὁ τοιοῦτος ᾗ τοιοῦτος ἤδη (Ibid.)

En réalité, cette boutade ne trouve jamais son destinataire, car jamais un homme ne se réduit à cette inerte passivité. « Pourquoi [le Sophiste, ou tout autre] se met-il en route pour Mégare, au lieu de rester étendu en rêvant seulement qu'il s'en va ? Pourquoi, dès l'aube, ne court-il pas se jeter dans un puits ou dans un précipice ? pourquoi semble-t-il, au contraire, redouter d'y choir, puisqu'aussi bien, juger que ce soit là malheur ou bonheur revient exactement au même ? »(op. cit. III (IV), chap. 4, 24, éd. Didot, p. 507) « II n'est personne, conclut Aristote, qui ne paraisse redouter certaines éventualités et en accepter d'autres. Aussi appert-il que tous jugent simplement et absolument, sinon de la totalité des choses, du moins de ce qui est en elles avantageux ou désavantageux. »(Ibid. 25, éd. Didot, p. 508).

Traduisons, en une formule plus générale, cette dernière remarque d'Aristote : l'affirmation objective est inévitable dans l'ordre des fins.

Il n'y a donc pas de scepticisme total. On peut bien, en paroles, se dérober à l'affirmation ou douter du premier principe : tout se laisse dire, mais, par bonheur, tout ne se laisse pas également penser ; et cette revanche de la pensée profonde sur le mensonge de l'expression éclate dans toute la conduite du douteur.

Bref, le sceptique, s'il dogmatise, c'est à dire s'il nie la vérité ou professe le doute, se réfute cruellement lui-même.

S'il se contente d'une attitude passive, il ment, consciemment ou inconsciemment, à la vie qui le pousse irrésistiblement en avant dans la voie de l'affirmation et de l'action : chacun de ses désirs ou de ses actes est un démenti à son attitude théorique – nous dirons mieux plus loin : son attitude même détruit la signification superficielle qu'elle semble de prime abord revêtir.

Telle est la réfutation générale du scepticisme des Sophistes par Aristote. On pourrait l'approfondir, l'adapter à d'autres circonstances historiques, mais non pas, croyons-nous, y rien ajouter d'essentiel.

Supprimer le surlignage