Les circonstances que l'on vient de rappeler avaient, en beaucoup d'esprits, ruiné la confiance dans la vérité philosophique : cette confiance, si robuste au début, avait fait place, chez ceux qui gardaient au cœur l'amour du vrai, à la perplexité chercheuse ou au doute découragé, mais chez d'autres, simplement à un scepticisme facile et dédaigneux, qui proclamait sans regret l'inanité de l'effort spéculatif. Chez ces derniers surtout se recruta la Sophistique (à partir de la moitié du 5e siècle avant Jésus-Christ).
L'attitude du Sophiste n'était pas inspirée seulement par des mobiles intellectuels et par des scrupules d'épistémologie. Il savait parfaitement qu'à côté de la spéculation s'offrent ou s'imposent les fins pratiques. Son scepticisme théorique se doublait d'un pragmatisme très conscient, très audacieux, allégé même des entraves morales de la vérité. Et cette disposition active rencontrait, dans les circonstances politiques et sociales, un champ d'exercice exceptionnellement favorable. En effet, au sein de démocraties naissant à la vie politique, et dans l'affaiblissement général des traditions, le plus opportun – ou du moins le plus urgent – n'était-il pas d'apprendre les secrets de l'action habile, l'art de capter la faveur du public, d'agir sur les sentiments et les persuasions des auditoires qui s'offraient partout aux discoureurs ?
Le sophiste, tout au début, fut un sage à la manière grecque, c'est à dire un habile homme, pédagogue ambulant et professeur de vertu (σόφος, παιδεύσεως καὶ ἀρετῆς διδάσκαλος) , un rhéteur qui dressait ses disciples à l'action et à la parole, qui les rendait δεινοὺς πράττειν και λέγειν. Bientôt, maîtres et disciples, moins ennemis de la vérité qu'incurieux d'elle, en vinrent à spéculer sur elle, à n'en rechercher l'apparence qu'à dessein de persuader ou d'éblouir. Ils méritent alors le trait dont les stigmatise S. Thomas, après Aristote : " Ad aliud ordinat vitam suam et actiones philosophus et sophista. Philosophus quidem ad sciendum veritatem ; sophista vero ad hoc quod videatur scire quamvis nesciat " (In libros XII Metaph., lib. 4, lect. 4). " Ἡ γὰρ σοφιστικὴ, φαινομένη μόνον σοφία ἐστί...περὶ μὲν γὰρ τὸ αὐτὸ γένος στρέφεται ἡ σοφιστικὴ καὶ ἡ διαλεκτικὴ τῇ φιλοσοφίᾳ, ἀλλὰ διαφέρει τῆς μὲν τῷ τρόπῳ τῆς δυνάμεως, τῆς δὲ τοῦ βίου τῇ προαιρέσει. Ἔστι δὲ ἡ διαλεκτικὴ πειραστικὴ περὶ ὧν ἡ φιλοσοφία γνωριστική ἡ δὲ σοφιστικὴ φαινομένη οὖσα δ' οὔ (Aristote. Métaphysique, livre III (IV), ch. 2, édit. Didot, p. 502).
Puis, de rhétorique utilitaire et sceptique qu'elle était déjà, la Sophistique descend plus bas encore : elle devient consciemment, et reste longtemps, une sorte de sport dialectique, un exercice de virtuosité pure, de haute école, une parade illusionniste (ἐπίδειξις), où des disputeurs retors défendent à volonté le pour et le contre. De ces jongleries lamentables d'une pensée sans dignité et sans consistance, on peut trouver des exemples, rapportés par Platon dans l'Euthydème, et par Aristote dans les Traités des Topiques et des Sophismes[1].
Evidemment, ce qui nous intéresse, ici, dans la Sophistique, ce n'est ni son aspect utilitaire ni son aspect éristique, ce sont uniquement les éléments sérieux de scepticisme qu'elle recelait. Il était bon toutefois de rappeler le contexte dans lequel ils s'enchâssent, fût-ce pour les ramener à leurs justes proportions et pour souligner une première fois le démenti que tout scepticisme théorique se voit infliger dans le domaine du vouloir et de l'action : n'en doutons pas, la vanité ou l'intérêt inspiraient à ces Sophistes des « jugements de valeur » parfaitement lucides, fermes et absolus. En tant que scepticisme radical, la Sophistique constitue, du moins d'expression et d'intention, la première réponse au problème total de la connaissance : réponse hâtive et superficielle à un problème qui n'était pas mûr encore pour une solution. Voyons d'un peu plus près quelle fut au juste cette réponse.
Ce qu'elle fut historiquement et dans sa formule explicite, Aristote nous en est un témoin précieux au livre IV (III) de sa Métaphysique, à partir du chap. 3.
Le scepticisme des Sophistes, comme tout scepticisme proprement dit, consiste, non pas précisément à jeter le discrédit sur une portion plus ou moins étendue du champ de la connaissance humaine : ceci est affaire de plus ou de moins et concerne seulement la matière de la connaissance, mais à envelopper d'irrémédiable et radicale incertitude la légitimité même de « l'affirmation », forme de toute vérité logique ; en d'autres termes, il consiste dans le doute professé sur la valeur normative du premier principe rationnel, le principe d'identité ou de contradiction. Le scepticisme « matériel » n'est jamais qu'un scepticisme partiel : le scepticisme « formel » ne saurait être qu'un scepticisme total. Or, le scepticisme mis en avant par les Sophistes, était bien ce scepticisme formel et total, portant sur le « premier principe ».
Nous nous permettrons de présenter les sophistes sous les traits que leur attribuent Platon et Aristote. Peut-être le tableau esquissé par ces adversaires de la sophistique a-t-il moins la valeur documentaire d'une photographie que la valeur d'une reconstitution fondée sur l'interprétation de formules ambigües et sur l'impitoyable mise au jour de présupposés latents. Le sophiste nous intéresse ici non comme réalité historique, mais comme type intellectuel. Si notre but était principalement historique, nous ne pourrions omettre d'examiner la réhabilitation de Protagoras et de Gorgias tentée par quelques historiens de la philosophie, tels que Th. Gomperz (Les penseurs de la Grèce. Trad. franc, t. I. 2e édit. Paris, 1908. Livre III, chap. V. VI, VII). Nous croyons toutefois, même au point de vue historique, avoir tracé un tableau d'ensemble assez exact. ↩︎