C'est cette tranquillité intérieure que saint François s'attache surtout à obtenir : c'est elle qui est la marque de notre union avec Dieu, et qui est aussi la marque non pas de notre inertie, mais de notre force d'âme. Les biens qu'il célèbre sont ceux-là mêmes qui nous manquent le plus aujourd'hui et peut-être que nous avons cessé de désirer. Il cherche à arracher de notre âme le souci dont on veut faire l'essence même du moi, mais d'un moi séparé qui ne veut compter que sur lui-même, où il ne trouve que des raisons de désespérer. Saint François ne pense qu'à adoucir nos tribulations, pour nous aider à les supporter, alors que l'on voudrait maintenant en accroître l'amertume et nous prouver qu'elles sont en effet insupportables. En aiguisant nos souffrances, on pense nous relever ; au contraire, en acceptant de recevoir la moindre consolation, notre dignité semblerait menacée. L'union même de l'âme avec Dieu ne se fait plus que dans l'angoisse et le tremblement, comme si l'on était prêt à reprendre l'aveu du primitif : « Quel besoin aurions-nous d'un Dieu dont nous n'aurions pas peur ? » C'est méconnaître que l'évolution de toute la pensée religieuse, dans l'histoire de l'humanité comme dans celle de chaque individu, consiste précisément dans la transformation du Dieu que l'on craint en un Dieu que l'on aime, et dans l'amour duquel toute crainte est abolie, sauf la crainte d'amour.
Mais comment obtenir cette parfaite tranquillité d'âme qui est le signe même de la présence de Dieu ? Nul ne la possède naturellement et il est difficile de la conquérir. On n'y parvient que par une discipline intérieure qu'il faut être attentif à pratiquer. Faut-il mépriser ceux qui ne sont pas troublés ? Mais il s'agit de savoir s'ils sont incapables de l'être par insensibilité, ou parce que leur sensibilité est nourrie d'un amour trop actif et trop confiant pour qu'aucun trouble puisse l'atteindre. On s'étonne que saint François de Sales puisse nous recommander d'une manière si profonde l'indifférence, et même qu'il lui soit possible d'allier parfois jusqu'à les confondre l'indifférence à l'amour. Cependant il y a une indifférence qui est à la fois le moyen et l'effet de l'amour. Car on ne doit rien aimer que la volonté de Dieu ; et en comparaison de cette volonté toutes les choses particulières sont indifférentes. Or on nous commande seulement de « ne pas violer les lois de l'indifférence dans les choses indifférentes ». Et ce qu'il s'agit d'atteindre, c'est toujours le trépas de notre volonté propre dans la volonté de Dieu : mais c'est ce trépas même qui consomme l'indifférence. Car on peut dire de celui qui ne connaît rien que la volonté de Dieu que son cœur est toujours sans choix. Il est le plus détaché. Et comme l'enseignait saint Jean de la Croix, c'est le plus détaché qui a le plus de richesse : il possède le tout parce qu'il ne tient à rien.
Cependant on ne peut faire qu'il n'y ait en nous un corps qui nous retienne, des passions qui nous sollicitent, ni que notre volonté propre ne cesse de faire échec à la volonté de Dieu. C'est la condition de notre nature depuis le péché. Il nous faut donc apprendre à l'accepter et à la supporter. Nous souffrons de n'être pas parfaits. Mais il faut craindre que ce ne soit là un effet de l'amour-propre. « Nous sommes marris de n'être point parfaits non pas tant pour l'amour de Dieu que pour l'amour de nous-mêmes. » Et c'est la raison aussi pour laquelle « il y a des âmes qui s'occupent tant à penser comment elles feront qu'elles n'ont le temps de rien faire ». Il y a en nous une vie selon la nature et une vie selon l'esprit, c'est-à-dire selon la grâce. Elles ne sont opposées qu'afin qu'elles puissent être accordées, et que l'une, qui est pour l'autre un obstacle, se change en son instrument. Tout d'abord il importe de montrer de la patience à l'égard des événements qui ne dépendent pas de nous et qui sont tous périssables. Il y a en nous une attente qui est une action de la volonté, une disposition à recevoir tout ce qui arrive. En ce qui concerne notre état intérieur, il faut apprendre à accueillir les sécheresses et les consolations, les ennuis et les accablements comme « les vues » et les prospérités, qui doivent nous aider également à faire abstraction de nous-même et à mettre toute notre espérance en Dieu. Il faut ne rien demander et ne rien refuser et savoir mettre en pratique cette maxime jusque dans nos souffrances. Il y a plus : quand il s'agit de nos passions elles-mêmes, il ne faut pas s'indigner d'en sentir en soi les atteintes. Tout dépend de notre attitude à leur égard. Il est vain de vouloir les abolir : notre affaire est de les gouverner et de les utiliser, ce qui est déjà singulièrement cartésien. Nous ne sommes pas maîtres des mouvements de la nature, d'empêcher que le sentiment ne s'élève en nous et que le sang ne nous monte au visage : cela ne se fera jamais. Mais dans la fine pointe de l'esprit, il faut garder l'intention la plus pure ; et à l'égard des passions ou des répugnances de la partie inférieure de notre âme, il faut « ne pas plus s'en étonner que les passants font des chiens qui aboient de loin ». Les saillies de l'amour-propre doivent être négligées : il ne faut pas les rejeter « à force de bras. » Et d'une manière générale, « quand on en vient à un combat qui est devenu nécessaire, il ne faut pas en rompre les cordes, mais quitter la lutte quand on s'aperçoit du désaccord ; il faut prêter l'oreille pour voir d'où vient le dérangement et doucement tendre la corde ou la relâcher selon que l'art le requiert ». L'acceptation de la situation où nous sommes est la condition même de notre vie spirituelle. Il faut demeurer volontiers et paisiblement dans la barque où Dieu nous a mis pour faire le trajet de cette vie à l'autre. « Il faut haïr nos défauts, mais d'une haine tranquille et paisible et non d'une haine dépiteuse et troublée. » Toute dévotion est fausse qui est incompatible avec notre état. « Accepte qu'il croisse de mauvaises herbes, et de les arracher toujours, car notre amour-propre ne mourra pas pendant que nous vivons... Est-il mieux que dans notre jardin il y ait des épines pour y avoir des roses ou de n'avoir point de roses pour n'avoir point d'épines ? »
Cependant il faut en toutes choses se procurer la tranquillité et plutôt perdre toutes choses que la paix : « c'est le remède que j'ordonne et je défends toujours l'empressement », qui est un effet de l'amour-propre. On le retrouve jusque dans l'humilité, qui doit être une humilité simple et paisible, et non point chagrine et troublée, et éviter ces excès de surveillance qui suspendent nos mouvements les plus naturels et sont une marque de recherche plus que de piété. Il ne faut pas non plus trop se préoccuper du résultat de ses actions, mais laisser toujours l'événement à Dieu. Il importe même de ne pas désirer plus qu'on ne peut et d'être toujours patient à l'égard de soi-même, de souffrir notre propre imperfection pour avoir la perfection et « de tenir son cœur au large sans le presser trop par la vue d'un bien qui dépasse son propre pouvoir... De quoi sert-il de bâtir des châteaux en Espagne puisqu'il faut les habiter en France ?... C'est une grande folie de ceux qui s'amusent à désirer d'être martyrisés aux Indes et ne s'appliquent point à ce qu'ils ont à faire au lieu où ils sont selon leur condition ». Il est bon encore de ne point trop subtiliser et en chaque chose de « marcher rondement ». Car la plupart de nos maux sont plus imaginaires que réels. La foi ne se distingue pas de la confiance. Et l'humilité qui m'assure que je ne puis rien en raison de ma faiblesse a pour contrepartie « cette générosité qui m'assure que je puis tout dans celui qui me fortifie ». A quoi sert d'appréhender un mal à venir qui peut-être n'arrivera jamais ? Et dans l'événement, s'il arrive, Dieu me donnera toujours les inspirations et les secours dont j'aurai besoin. « L'homme est semblable à un enfant tenu en lisière qui ne peut faire un faux pas, ni éprouver plusieurs secousses, pourvu qu'il se jette entre les bras de Dieu qui le tient et le baise d'un baiser de charité. » Car il n'est pas raisonnable que le péché ait autant de force contre la charité, que la charité contre le péché. Et à travers les pires tribulations et les pires manquements il faut garder encore « cette suprême consolation que la volonté de Dieu est toujours faite ».