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Telle est pour saint François de Sales la signification de cet amour de Dieu dont on peut dire qu'il enveloppe en lui toutes les autres formes de l'amour et qu'au lieu de jeter sur elles le discrédit, il en fournit plutôt la justification et la discipline. Il y a sans doute un amour de convoitise qui ne vise que le profit ; mais c'est un amour que nous avons capté et détourné de sa fin véritable ; au contraire, le véritable amour est un amour de bienveillance, car on ne peut aimer quelqu'un que pour le bien qui est en lui ou qu'on peut lui donner. L'amour est donc toujours désintéressé : « il tire le moi » pour le transformer en l'objet aimé. Nous aimons Dieu pour Dieu et non pas pour nous, pour que « son règne arrive ». Et il y a identité entre vivre et aimer ; aimer, c'est créer, et qui aime ne peut vouloir et créer que le bien. Or c'est parce que l'amour vient de Dieu et y retourne qu'il porte en lui le caractère de l'infinité : son essence, c'est de croître toujours. Ce qui fournit une explication évidente du paradoxe de Matthieu (XIII, 12) : « On donnera à celui qui a et il sera dans l'abondance ; mais à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a. »

Le propre de l'amour, c'est d'abolir l'intervalle qui sépare les êtres finis les uns des autres. Comment pourrait-il y réussir autrement qu'en abolissant l'intervalle qui sépare chacun d'eux de cet être infini qui leur donne à tous l'existence et la vie ? Car l'amour ne fait qu'un avec son objet, à l'inverse du désir qui poursuit une fin qui recule toujours. Il est l'atmosphère où l'âme respire, l'espace où elle se meut, le premier jardin où l'homme n'a point su demeurer. C'est comme un désir toujours renouvelé et que n'épuise pas la jouissance, « un désir perpétuellement content, un contentement perpétuellement désiré ».

Cependant l'amour naît en nous avec le désir. Il faut dire de l'âme qu'elle a tout à la fois le « désir de l'amour et l'amour du désir ». Il est comme lui une blessure, une incision douloureuse par laquelle il s'écoule, comme cette résine précieuse qu'on appelle la myrrhe. Jésus est blessé d'amour jusqu'à la mort et il nous enseigne que le sacrifice est la consommation même de l'amour. Mais cette blessure d'amour crée une ouverture de notre chair par laquelle toutes les passions risquent de pénétrer. Si l'amour ne peut pas être séparé du désir, il faut encore qu'il lui ôte son aiguillon. Il n'y a que lui qui puisse nous donner le repos du cœur, qui n'est pas de ne pas désirer, mais de trouver toujours présent en nous l'objet de ce désir : ce qui ne peut être vrai que de l'amour de Dieu et de toutes les choses en Dieu.

L'amour est la vie même de notre cœur. « Et comme le contrepoids donne le mouvement à toutes les pièces mobiles d'une horloge, ainsi l'amour donne à l'âme tous les mouvements qu'elle a. » « Toutes nos affections suivent notre amour. » Et on sent bien que, pour saint François de Sales, il n'y a rien qui vaille que l'affection. Ou plutôt, pour lui comme pour certains modernes, c'est l'affection, en tant précisément qu'elle procède de l'amour, qui pèse la valeur de toutes choses. Car toutes les choses qui sont dans le monde ne sont rien de plus que les occasions, les véhicules, les instruments ou les signes de l'amour. Mais l'amour lui-même est le secret des âmes, un dialogue sans paroles qu'elles ne cessent de poursuivre et qu'elles seules peuvent entendre. Ceux qui s'aiment ne vivent point autrement en apparence que des indifférents : leurs actions sont celles de tout le monde ; ils ne disent rien que d'ordinaire ou d'insignifiant. Mais leurs paroles ont un écho intérieur qui échappe à toutes les oreilles et n'a de réalité que pour eux ; ils font de leur conversation elle-même une sorte de silence qu'ils sont seuls à pouvoir entendre. Loin de chercher à imposer leur marque sur les choses qui les entourent, ils les traversent pour ainsi dire sans y laisser de trace. Ici les apparences disparaissent ; il n'en subsiste que la signification. C'est que leur intérêt est au-delà : ils vivent dans un univers spirituel et invisible. Le monde des choses est pour eux aboli : il n'existe que par certaines touches que les autres ne perçoivent pas, mais qui les émeuvent et les transportent dans un paradis où leurs âmes jouissent de leur propre essence, comme si leur corps cessait tout à coup de les retenir et de les emprisonner. C'est que le monde n'est rien de plus que le lieu de naissance et, pour ainsi dire, le berceau de l'amour. Mais l'amour a toujours Dieu pour objet. De là vient qu'en lui toutes les puissances de l'âme s'exercent et se confondent : quand il agit dans l'entendement, il engendre la contemplation ; mais quand il agit dans la volonté, il engendre la communion. Nous devons donc nous proposer comme unique tâche de réduire toute la pratique de nos vertus et de nos actions au seul amour. En faisant l'unité de toutes nos puissances intérieures, il abolit leur exercice séparé ; il le rend inutile et le dépasse par une sorte de surcroît. Il réside dans cette « fine pointe de l'âme », dont on sait l'usage qui en a été fait depuis saint François de Sales, où le moi n'a plus affaire qu'à son activité la plus dépouillée, cesse d'être divisé avec lui-même et se trouve délivré de toutes les préoccupations et de tous les calculs qui retenaient jusque-là toute son attention : il va d'un seul coup au-delà. Mais en quoi peut consister, dans cette pointe sans épaisseur, où il faudrait qu'il s'établît, cet acte parfait qu'on lui demande d'accomplir, sinon dans un pur consentement à ce qu'il a reçu ? En cela consiste sans doute l'essence même de l'acte d'amour. « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? » (Rom. I, 20, 21). Tu as reçu de Dieu même le consentement à ses dons. Ta coopération a pris naissance de l'opération de sa grâce et de ta franche volonté tout ensemble, et tu as la liberté de refuser le consentement plutôt encore que de le donner. De là cette expérience que chacun de nous ne cesse de vérifier au cours de sa vie tout entière : à savoir que c'est au moment où il agit le plus qu'il a l'impression d'agir le moins. De là ce paradoxe aussi que l'on trouve si souvent chez saint François, quand il nous demande de dormir du sommeil de l'amour dans une tranquillité parfaite de l'âme. Car comme celui qui, en priant, s'aperçoit qu'il prie n'est pas parfaitement attentif à sa prière, ainsi le véritable amour est aussi celui qui ne se connaît pas lui-même et qui ne jouit pas de lui-même. Samson, qui était appelé « la force », ne sentait jamais les forces surnaturelles dont Dieu ne l'inspirait que dans les occasions. Car Dieu ne fait rien en vain. Il ne nous donne la force et le courage que quand nous en avons besoin. L'essentiel est d'en faire l'emploi et non point de les sentir. Il faut même savoir distinguer entre Dieu et le sentiment de Dieu : une personne qui va souffrir le martyre ne pense pas toujours à Dieu dans ce temps-là.

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