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De tous les saints, il n'en est aucun qui nous paraisse plus mêlé au monde et par conséquent plus près de nous que saint François de Sales ; mais il n'en est aucun non plus qui s'insinue aussi profondément dans les replis secrets de notre cœur, de telle sorte qu'en cherchant toujours ce que nous voulons derrière ce que nous paraissons vouloir, il nous révèle ce que nous sommes : il nous réconcilie avec nous-même grâce à une sorte de continuité entre l'état de notre âme et la fin où elle cherche à s'établir. Loin de produire un insupportable divorce entre ce qui est en nous et l'objet vers lequel nous aspirons, il nous montre que cet objet est déjà présent en nous et qu'il s'agit seulement pour nous d'en prendre possession. Il nous apprend à supporter notre nature au lieu de la renier et à trouver en elle, non point un obstacle contre lequel il faut lutter et qui nous décourage, mais une force qu'il faut rendre docile à une inspiration spirituelle et qui déjà la figure et l'appelle. Alors que tant d'autres tournent notre attention seulement vers notre impuissance, c'est une puissance infinie qui est en nous que saint François de Sales nous demande de découvrir, de telle sorte que notre volonté, par un simple acte d'acquiescement intérieur, puisse lui ouvrir en nous un chemin et cesser d'en retarder le jeu ou d'en paralyser les effets. Il est sans doute le modèle même du directeur de conscience que nous cherchons, ou que nous voudrions être à l'égard de nous-même. À aucun moment il ne nous impose une contrainte qui semble venir du dehors : il nous demande seulement de pénétrer toujours plus profondément dans notre propre secret. Nul n'a jamais analysé les mouvements du désir avec plus de pénétration : on ne voit jamais qu'il s'y oppose ; il semble au contraire les épouser. Il en devient complice. Mais il les creuse jusqu'à leur source même, que nous n'apercevons pas toujours ; et il prétend les conduire jusqu'à leur terme, que nous ne cessons d'oublier en les arrêtant sur des objets particuliers dont aucun n'est capable de nous contenter. Il tient cette double gageure, en décrivant ce que nous observons dans notre propre conscience, de l'incliner tout entière dans le sens même où nous voulons aller, et d'abolir l'intervalle entre lui qui nous parle et nous qui l'écoutons, de telle sorte que nous ne savons plus alors si c'est de lui ou de nous qu'il s'agit, puisque c'est le même acte qui nous fait être l'un par l'autre, qui nous rend à la fois séparés et unis. Et nous sommes tous si liés qu'il n'y a personne sur la terre qui n'ait la responsabilité d'autres âmes en même temps que de la sienne : comment distinguer en effet la responsabilité que nous assumons à l'égard de nous-même de la responsabilité que nous assumons à l'égard d'autrui ? Dès que deux consciences se trouvent en présence, il faut reconnaître, avec ce grand saint, que c'est une même chose pour chacune d'elles d'enseigner et d'apprendre.

Soit que l'on considère l'Introduction à la Vie dévote, soit que l'on considère le Traité de l'Amour de Dieu, soit qu'il s'adresse à Philothée, soit qu'il s'adresse à Théotime, on voit bien que saint François de Sales est incapable d'une œuvre purement théorique : il a besoin d'une autre âme dans laquelle il verse pour ainsi dire le fruit de son expérience, comme s'il lui fallait une présence supposée, qui cachait sans doute toujours une présence réelle, pour sentir naître en lui cette source d'amour qui vient de Dieu et qui y retourne, mais après avoir coulé d'abord entre les êtres que nous sommes. Il y a chez lui une tendresse féminine dont on a relevé souvent les traits, qui est sensible dans son langage, dans ses images tirées du miel et des fleurs, et dont on a pensé qu'elle trouvait son expression dans les relations si étroites qui l'unissaient à Jeanne de Chantal, dans les préoccupations si constantes qu'il ne cessait d'éprouver pour les religieuses de la Visitation. C'est qu'il y a sans doute dans toutes les formes de l'amour un triple caractère de douceur, d'ardeur et d'abandon dont la femme est à la fois le véhicule et le modèle : Marie, mère de Dieu, est inséparable de l'amour chrétien. Et à l'égard de Dieu l'âme est aimante et aimée, comme l'était Marie à l'égard de son fils.

Toutefois ce serait une erreur grave de penser que l'amour, chez saint François, se réduise à un pur mouvement de la sensibilité auquel il suffirait de céder dans une sorte de silence de toutes les puissances intérieures. On ne vit jamais, sans doute, pareille alliance de fermeté et de douceur. Il nous est difficile d'imaginer un esprit plus lucide et plus vigoureux, ni qui ait autant de confiance dans la volonté, une résolution aussi assurée de dominer et de diriger les élans de la spontanéité, au lieu de se laisser entraîner par eux, et, pour tout dire, une conscience plus virile qui s'entende mieux à se conduire elle-même et répugne davantage à se laisser séduire soit par le jeu des émotions soit par les caprices du hasard. Et cet homme presque terre à terre par le souci qu'il a de considérer toujours les relations réelles des consciences entre elles et, dans chaque conscience, la situation dans laquelle elle est engagée, la capacité qui lui est accordée et la vocation qui est proprement la sienne, ne veut connaître pourtant, de toutes les formes d'amour, que celle qui nous porte vers Dieu, de telle sorte que tout ce qui est de l'homme est pour lui comme s'il n'était rien et ne reçoit de sens et de valeur que dans la mesure où il exprime et met en œuvre tout à la fois l'amour que Dieu a pour la créature : car la création elle-même n'est rien de plus qu'un acte d'amour, et l'amour que la créature ne cesse de lui rendre ne fait que retrouver l'amour même que Dieu a pour elle.

Il n'y a pas de lecture qui puisse être pour nous plus fortifiante ni plus consolante, surtout à l'époque actuelle, que la lecture de saint François de Sales. Car il est à l'opposé de toutes les doctrines qui règnent aujourd'hui dans la pensée moderne où s'exprime seulement la détresse de l'humanité en présence de tous les malheurs qui ne cessent de la frapper. C'est que ces doctrines se réduisent toutes à un dualisme, et même à une contradiction impossible à vaincre entre l'existence, telle qu'elle nous est donnée, et les aspirations spirituelles qui sont en nous et que l'existence ne cesse de démentir. Mais on entend bien considérer cette existence, avec sa limitation, ses souffrances et toutes les misères qu'elle traîne après soi comme l'unique réalité, et l'esprit comme une activité inefficace et illusoire qui ne réussit jamais à s'incarner, c'est-à-dire à être : il ne sert qu'à disqualifier l'existence, mais non point à la transfigurer. Or saint François de Sales prend les choses tout autrement : c'est dans la vie de l'esprit que chacun d'entre nous acquiert cette présence à lui-même qui est son existence authentique. Il s'agit donc d'apprendre à l'âme à ne pas douter d'elle-même, à maintenir, par un acte intérieur auquel elle manque souvent, sa pureté intérieure toujours menacée, à ne pas se laisser arrêter ni décourager par les obstacles extérieurs auxquels elle ne cesse pourtant de se heurter, à trouver dans la nature non seulement une beauté qu'elle n'a jamais fini d'épuiser, mais encore l'instrument et le symbole de ses propres opérations, dans toutes les limitations qui lui sont imposées les conditions de son propre dépassement, dans les souffrances qu'elle peut rencontrer une épreuve qui l'oblige à les accepter, mais pour les pénétrer et les spiritualiser. Dans une telle entreprise, faut-il dire que l'on est assuré d'être vaincu ? Cela ne serait vrai sans doute que si l'esprit se renonçait en quelque sorte par avance, s'il considérait le monde comme plus fort que lui, s'il acceptait de n'en être lui-même qu'un reflet impuissant, s'il trahissait enfin son essence la plus profonde qui n'est pas de connaître, mais d'aimer et s'il cessait de voir que toute sa puissance se mesure à sa puissance d'aimer, qui justifie le monde dès qu'elle s'y applique, et qui le condamne dès qu'elle s'en retire.

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