Mais ce qui donne à la vie de sainte Thérèse une simplicité, une force, une acuité et une présence qui ne semblent pas pouvoir être dépassées, c'est que cette vie où nous sommes n'avait pour elle de sens que par rapport à l'éternité, dont on peut dire qu'elle remplit déjà notre durée, et qu'elle fait paraître cette durée comme une attente, qui donne sa signification et sa lumière à chacun des événements dont elle est faite. Ce sentiment de l'éternité était chez elle fort ancien. Elle rappelle l'émotion que toute jeune elle éprouvait avec son frère en pensant aux châtiments et aux récompenses éternels et qui leur faisait répéter « pour toujours... pour toujours ». La pensée du temps donne à la plupart des hommes une inexprimable angoisse : c'est une fuite qu'ils ne peuvent ralentir et dans laquelle il leur semble que leur vie se dissipe sans qu'ils puissent rien faire pour la retenir. La brièveté de l'existence, la certitude qu'elle finira un jour, la crainte de n'avoir pas su en faire un bon emploi, le sentiment qu'on l'a laissée vide derrière soi ou qu'on l'a gaspillée, serrent le cœur et tirent à presque tous les êtres des gémissements. Or considérez sainte Thérèse : elle n'a de regard, d'attachement et de désir que pour l'éternité, et non point pour le temps. A l'inverse de ceux qui ne vivent que dans l'heure qui passe, qui ne voient dans chaque événement que le moment où il a lieu, pour lesquels le passé est toujours l'objet du souvenir et du regret, qui courent vers le moment qui va venir et mesurent toujours la distance qui les en sépare, on voit bien qu'il y avait à ses yeux une sorte d'égalité entre les instants qui se suivent parce que chacun d'eux nous apporte une exigence à laquelle nous ne pouvons répondre que si nous sommes capable de nous élever chaque fois jusqu'à la même présence éternelle. Aussi voit-on qu'elle attachait peu d'importance aux dates et à la supputation du temps. Dans le temps, elle n'éprouve que de l'indifférence pour la relation entre ses différentes parties. Toute son attention s'applique à la relation de chacune d'elles avec l'éternité. Mais si elle s'abaisse à considérer l'écoulement même du temps, au lieu de chercher en lui une éternité déjà présente, alors il n'est plus pour elle que l'obstacle qui l'en sépare, un retard qui l'oblige à l'attendre. De là cette consolation qui lui fait dire que : « Ce qui finit est toujours court. » De là cette impression qu'elle éprouve souvent que le temps passe si vite qu'elle n'a le temps de rien faire. Mais de là aussi cette plainte en sens opposé, dès qu'elle pense à la mort comme à un accès dans l'éternité : « Combien longue est cette vie, combien dur est cet exil ! » De là encore cette sublime violence avec laquelle elle joint la mort à la vie en faisant de la vie elle-même une mort, en tant qu'elle l'éloigne de la mort qui doit lui donner la vie véritable. De là enfin ces paroles si célèbres et si belles : « L'attente qui me crucifie me fait en tel excès souffrir que je meurs de ne pas mourir », et qui accusent si vigoureusement cette oscillation tragique de notre âme entre l'être et le néant, qui oblige notre être sensible à s'anéantir pour que, de cet anéantissement même, notre être spirituel puisse surgir.
L'enseignement incomparable que nous donne l'exemple de sainte Thérèse, c'est de nous montrer comment la contemplation et l'action que nous voyons toujours séparées, qui nous paraissent se contrarier, et dont nous demandons comment elles peuvent s'unir, sont pourtant indiscernables l'une de l'autre. Car la contemplation, c'est l'action elle-même considérée dans ce sommet de l'âme d'où elle procède et vers lequel elle ne cesse de nous faire remonter. On ne dira même pas qu'il y ait pour sainte Thérèse une ascension et une descente alternatives de l'âme des besognes matérielles les plus humbles aux grâces les plus sublimes de l'oraison. L'humble et le sublime ici ne font qu'un. Et c'est celui qui monte le plus haut dans la vie spirituelle qui donne aussi le plus de perfection à ses actions les plus familières. Tenir bien haut nos pensées, dit-elle, nous aide singulièrement à élever avec courage nos œuvres au même niveau. « Dieu seul suffit » : mais c'est parce qu'il fait l'unité de notre vie. Il veut que la mystique et la pratique se nourrissent l'une de l'autre, que ce soit la solitude qui nous fasse communier avec tous les êtres, et que nous puissions, dans l'extrémité même de la douleur, sentir aussi l'extrémité de la joie.
Mais il ne nous permet pas de mépriser jamais aucun des moyens humains qu'il nous a mis entre les mains et dont il veut toujours que nous nous servions. Toutes nos entreprises, dont le succès dépend de Dieu seul, doivent être conduites selon les lois de notre propre raison. Le meilleur biographe de sainte Thérèse admire en elle cette sagesse, ce jugement mûr et rassis, sa manière de penser toujours beaucoup à tout ce qu'elle avait à faire, de peser avec une grande maturité le pour et le contre des choses qu'elle traitait et, dès qu'elle avait adopté une résolution, de poursuivre avec la plus grande constance ce qu'elle avait entrepris. Dans les prières, elle s'adressait encore à Dieu comme à la source même de toute prudence : « Que je sache, lui disait-elle, user de la raison pour estimer et peser toutes choses par la juste balance, afin de donner à chacune ce qu'elle mérite et d'avoir une attention continuelle qui me permette de distinguer le meilleur et le pire, de manière à faire un choix très juste accompagné d'une très pure intention. »
Notre union avec Dieu commence toujours par le simple recueillement, mais il faut à la fois qu'elle transforme toutes nos puissances en nous découvrant leur usage spirituel et qu'elle produise en nous une parfaite quiétude où ces puissances elles-mêmes entrent pour ainsi dire dans le repos. Elle nous donne une sorte de continuelle consolation en nous obligeant à penser que rien n'arrive sans la volonté de Dieu, que personne n'est tenté au-delà de ce qu'il peut supporter. De là une attitude de confiance et de sécurité qui élève l'âme si haut au-dessus de tous ces troubles où l'amour-propre conteste encore avec Dieu et montre qu'elle ne l'a point encore trouvé. Écoutez cette hardiesse tranquille avec laquelle sainte Thérèse parle de la voie qui nous mène à lui. « Je ne comprends pas, Seigneur, comment on peut appeler étroit le chemin qui conduit à vous. A mes yeux, ce n'est pas un sentier, c'est une route royale, une route où l'on marche avec d'autant plus de sécurité que l'on s'y est engagé avec plus de courage, où vous tendez la main à celui qui chancelle, où une chute, ni même plusieurs, ne peuvent causer sa perte, pourvu qu'il vous ait donné son cœur en le détachant des biens du monde et qu'il marche dans la vallée de l'humilité. » Bien plus, Dieu permet souvent, dit-elle, que nous tombions, afin que l'âme devienne plus humble, et quand nous nous relevons avec des intentions droites et la conviction de notre propre faiblesse, nous tirons de notre chute de nouvelles forces pour avancer dans les voies du Seigneur.
Mais il ne faudrait pas croire pourtant que la contemplation fût pour elle une condition nécessaire au salut, ce qui risquerait de plonger dans le désespoir beaucoup d'âmes très pures et qui n'en ont point l'expérience. Elle est un don de Dieu, mais que Dieu n'exige d'aucun de nous. On peut s'y efforcer vainement, et se détourner ainsi de sa propre voie. Il ne faut jamais oublier que celui qui croit marcher par la voie la plus basse peut être le plus élevé aux yeux de Dieu. Et l'on peut dire, pour conclure, que l'union en Dieu qui nous est demandée est, non pas l'union de contemplation, mais l'union de volonté, c'est-à-dire une disposition de l'âme qui est dégagée de toutes les choses de la terre, où il ne se trouve plus aucune tendance contraire à sa volonté, où notre volonté, tout entière conforme à la sienne et totalement occupée de lui, ne laisse plus subsister en elle aucune trace de l'amour de soi, ni d'aucune chose créée. Elle vit alors dans un tel oubli de son intérêt propre qu'il lui semble en quelque sorte n'avoir plus d'être ou que son être est devenu pour ainsi dire l'être de Dieu. Elle jouit alors d'une paix ineffable : elle n'a pas besoin de réflexion pour connaître que Dieu est là. Elle ne désire plus ni la mort, ni la vie. Ainsi l'amour, en nous affranchissant des choses de la terre et en nous permettant de planer au-dessus d'elle, nous rend maître de tous les éléments et du monde lui-même ; et c'est l'humilité qui rétablit la liaison entre notre Rien et le Tout de Dieu.