Si nous cherchons maintenant quel était le trait essentiel qui caractérisait cette grande âme, nous pouvons dire que c'était en effet la fermeté et la hardiesse ; et ce qui lui donnait tant de force, tant de confiance, tant d'entrain, une décision si inflexible dans l'épreuve ou dans le danger, c'était le sentiment de la présence de Dieu dont on peut dire qu'il ne la quittait pas. Personne ne sut joindre comme elle autant d'audace dans la conception, autant de risque dans l'entreprise, autant de prudence et de patience dans l'exécution. Entendez comme elle s'écrie : « On peut mourir, oui ; mais être vaincu, jamais. » Elle est prête à accepter d'avance tous les combats. « Je serais, je crois, capable d'affronter à moi seule tous les luthériens assemblés. Car nous pouvons tout en Jésus-Christ. » La crainte n'a jamais été son motif. C'est que Dieu était toujours à côté d'elle et lui rendait toujours son assistance sensible. Il lui disait : « C'est moi, ne crains rien. » « Il me semble, déclarait-elle, que ce n'est pas moi qui vis, qui parle, qui ai une volonté, mais qu'il y a en moi quelqu'un qui me gouverne et me fortifie. » Aussi n'y a-t-il point de tâche à laquelle elle ait jamais renoncé en alléguant sa propre faiblesse, car, si Dieu l'exige d'elle, il lui donnera aussi toute la puissance dont elle aura besoin pour s'en acquitter. « Seigneur mon Dieu, qu'il paraît bien que vous êtes tout-puissant et qu'il ne faut point raisonner sur les choses que vous voulez, puisque vous les rendez possibles, quelque impossibles qu'elles paraissent, à en juger selon la nature. Il suffit, pour les rendre faciles, de vous aimer véritablement et de tout abandonner pour l'amour de vous. » Et on ne s'étonne pas de l'entendre citer avec admiration le mot de saint Augustin : « Donnez-moi, Seigneur, la force de faire ce que vous me commandez et commandez-moi ce que vous voudrez. »
Quel que soit l'aspect sous lequel on considère sa conduite, on peut dire que, dans chacune de ses démarches, ce que l'on trouve toujours au principe, c'est ce sentiment si intense et si sûr de la présence de Dieu qui lui fait dire qu'elle ne craint pas que le démon puisse jamais la tromper, ni personne au monde la détromper. Telle est encore la raison pour laquelle cette personnalité si vigoureuse ne s'affirme jamais que par une parfaite dépossession d'elle-même. Aussi demande-t-elle que l'humilité aille toujours la première pour nous apprendre que les forces dont nous avons besoin ne viennent jamais de notre propre fonds. Mais elle ne veut pas pourtant de cette fausse humilité qui pourrait nous conduire à dissimuler les dons que nous avons reçus et à mépriser celui qui nous les envoie. Il faut apprendre à reconnaître toutes les grâces que Dieu nous fait, mais les tenir pour non méritées. Il faut aller plus loin encore et transformer l'amour-propre qui nous attache à nous-même en un sentiment de reconnaissance à l'égard de Dieu qui nous a créé. On ne peut pas concevoir de prière plus simple, plus naïve ni plus touchante que celle que voici : « Quelque inutile que je sois et incapable de profiter aux autres, je ne laisse pas mon Dieu de vous louer de m'avoir faite telle que je suis. » Admirable moyen pour notre faiblesse de faire elle-même un retour vers Dieu et de trouver jusque dans le peu que nous sommes la marque de sa puissance et de son amour.
Elle avait cette expérience de Dieu qui la mettait au-dessus des philosophes et des théologiens. « Si Dieu, disait-elle, ne m'eût enseignée lui-même, mes lectures m'eussent laissée bien peu savante. » Elle éprouvait même de la difficulté à lire ; et la lecture, quand elle essayait de s'y livrer, se changeait tout de suite pour elle en oraison. C'est que la science qu'elle avait était une science d'origine divine, cette science expérimentale qui n'est rien que si elle est elle-même une vie et une pratique. Cela suffit à nous faire comprendre pourquoi ses directeurs se mettaient à leur tour sous sa direction. Elle nous montrait la contemplation elle-même descendant dans l'action, à laquelle elle donnait son efficacité et sa lumière, et se changeant pour ainsi dire en un spectacle spirituel offert à l'admiration et à la participation de tous. Non pas que la sainte oubliât jamais cette règle de prudence qui, dans une communauté, nous oblige à tenir compte des vocations les plus humbles et empêche qu'aucune âme puisse se laisser troubler par des exemples trop hauts et qui risquent toujours de la dépasser. Elle s'applique à elle-même ce précepte qui convenait si bien aux religieuses qui l'entouraient dans leurs rapports avec elle, qu'il faut toujours discerner ce que nous pouvons imiter et ce que nous ne pouvons qu'admirer. Mais s'il y a une imitation qui nous détourne de ce qui nous est demandé et des devoirs que nous avons nous-même à remplir, l'admiration peut en produire une autre qui nous oblige à accomplir dans notre propre sphère, et avec les ressources dont nous disposons, cette même victoire sur nous-même et cette même spiritualisation de toutes nos puissances que les âmes les plus grandes savent réaliser dans un ordre qui est au-dessus du nôtre.
Elle nous invite du même coup à méditer sur les principes de la vie monastique qui nous permet d'accomplir avec plus de perfection et dans des conditions singulièrement privilégiées cette tâche qui est celle de tous les hommes, dans la société plus vaste où leur vie se trouve engagée, qui est de devenir les uns pour les autres des médiateurs. Mais comme il y a des compagnies de plaisir, il y a aussi des compagnies de piété. En elles, une amitié, dit-elle, doit se nouer entre des personnes vertueuses. Et elle sait bien que la charité s'augmente par la communication. Elle nous dit qu'elle a aimé son Ordre avec une véritable passion. Elle a aimé passionnément ce face à face avec Dieu et cette communion dans une même recherche de Dieu qui forme l'essence même de la vie religieuse. Comme sainte Claire, elle dit que la pauvreté, à laquelle elle ajoute l'humilité, est un grand mur qui nous sépare du monde et qui nous enferme en nous-même. Pourtant, on n'oubliera pas, de peur que l'originalité des différentes formes de la vie spirituelle ne vienne encore à nous échapper, qu'elle ne veut point que l'on mendie. « C'est un point de nos constitutions de ne rien demander, à moins que la nécessité soit très grande. » Elle dit encore qu'après s'être laissé aller une ou deux fois à ces soins excessifs de recevoir la charité, ils se tourneraient enfin en coutume : « et il pourrait arriver que nous demandions ce qui ne serait pas nécessaire à des personnes qui en auraient plus de besoin que nous ». Elle veut que l'on garde l'esprit de pauvreté, mais sans risquer le péril de solliciter des aumônes. Et pourtant elle pense, comme les disciples de saint François, que la pauvreté renferme tous les biens du monde et que mépriser le monde, c'est être le maître du monde. Ce mépris, cette maîtrise se réalisaient pour elle dans la séparation à l'égard du monde parce qu'elle supprimait toutes les barrières entre notre âme et Dieu. Elle a aimé par-dessus tout sa clôture. « Il faut, dit-elle, l'avoir éprouvée pour comprendre quelle était notre joie en nos fondations, quand nous nous trouvions dans une clôture où les personnes séculières ne pouvaient entrer, parce que, quoique nous les aimions beaucoup, nulle consolation n'égale celle que nous avions d'être seules. » Leibniz lui-même admirait chez sainte Thérèse cette disposition intérieure qui portait son âme à concevoir les choses comme s'il n'y avait que Dieu et elle dans le monde. Heureuse séparation dont on peut dire qu'au lieu de nous isoler des autres êtres, elle seule est capable de nous découvrir leur présence, en triomphant de cet isolement lui-même et en nous permettant de remonter jusqu'au principe suprême où ils communient entre eux et avec nous.
C'est cette vue constante de Dieu qui lui permettait encore de se délivrer de tous les faux scrupules où le moi se recherche encore lui-même dans la pensée continue de ses propres souillures. « N'allez pas vous figurer, dit-elle, qu'une simple pensée soit un péché, si mauvaise qu'elle soit. » Car il faut pour cela qu'on ait commencé à y consentir et à y céder. C'est la même vue de Dieu qui la conduit aussi à se désintéresser de l'opinion, à vouloir que l'on se soucie aussi peu que l'on dise de nous du bien que du mal, à n'en prendre non plus de part que si cela regardait un autre. Laissez les autres nous défendre. Cela ne nous concerne pas et n'est pas notre affaire. C'est la même vue de Dieu enfin qui, au lieu de la détourner du spectacle de la nature, la rend toujours prête à retrouver le créateur dans sa création, à admirer la beauté des champs, de l'eau, l'ingénuité d'un enfant et le don le plus modeste qu'on peut lui faire.