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Les œuvres de sainte Thérèse ne peuvent pas être distinguées de sa vie. Et son œuvre essentielle, c'est l'histoire de sa vie, qui est en même temps un acte de sa vie. Bien différente de tous les écrivains de profession, elle n'a écrit ce livre que par obéissance. Et ce qui était singulièrement émouvant, c'est qu'il lui était demandé moins pour servir à l'édification des autres que pour servir à sa propre justification : c'était dire qu'elle serait jugée sur lui, et peut-être condamnée. On comprend donc avec quelle anxiété elle avait dû le composer. On ne trouve pourtant en lui aucune trace de crainte ou de calcul, mais un ton si ferme et si assuré, une telle confiance dans son bon droit et dans la mission qui lui avait été confiée, tant de droiture et de simplicité, tant de foi et d'élan qu'il semble avoir été fait moins pour la disculper que pour nous enflammer et nous convertir. Il nous permet de comprendre comment le Père Diego de Yanguas éprouvait pour lui une telle admiration qu'il pouvait dire dans ce langage imaginé et trivial dont se servent souvent les Espagnols que « quand il voulait célébrer le saint sacrifice, il prenait ce brasero afin de s'y chauffer ». Elle parle elle-même de cette Vie en disant qu'elle est son grand livre : il resta douze ans entre les mains de l'Inquisition. C'est pour cela qu'elle fut amenée à rédiger le Château intérieur où se trouvent décrites les enceintes et les demeures qui forment, comme nous le disons aujourd'hui, les différents plans de la conscience, c'est-à-dire les différents degrés de l'ascension de l'âme vers Dieu, et qui constitue en réalité toute l'expérience de sa vie. Elle écrit ce livre en trois mois à l'âge de soixante-deux ans sur la demande de son confesseur. Admirable modèle qui peut être proposé à tous ceux qui n'écrivent que pour satisfaire leur amour-propre, pour apprendre à se voir eux-mêmes dans un portrait qui les flatte, ou pour acquérir une renommée par laquelle ils pensent se grandir. N'écrire que par obéissance, cela veut dire n'écrire que parce que l'occasion le commande et l'exige, ou par une nécessité intérieure à laquelle il est impossible de se dérober. Mais voyez pourtant avec quelle indifférence et quelle négligence elle s'applique à ce travail qui semble la distraire de ses occupations véritables. Elle écrivait, nous dit-elle, à la dérobée et avec peine ; elle n'avait jamais le temps de se relire. Elle écoutait ce que lui dictait la sincérité intérieure et l'inspiration divine, qu'elle n'en distinguait pas, tant son regard était tourné vers Dieu avec une confiance tranquille et attentive. Avant d'écrire, elle ignore ce qu'elle va dire et comment elle va le dire. Mais elle le dit mieux que ceux qui ont pris trop de soin de le dire comme il faut. Car cette suppression de tous les apprêts nous donne sa présence vivante et rend sensibles à tous les regards la foi qui l'illumine et la charité qui la transporte.

Il ne faut pas oublier pourtant qu'elle était femme, que c'est avec des femmes qu'elle a vécu et que le problème qui n'a cessé de la tourmenter, c'est celui de savoir par quelle double discipline extérieure et intérieure il était possible de donner à des femmes vivant en communauté le plus haut développement spirituel. Elle sait bien que les hommes ont toujours plus de connaissance et les femmes plus d'amour. Mais elle sait aussi à quel point elles sont difficiles à connaître, beaucoup plus que leurs confesseurs ne l'imaginent. Écoutez ce texte dans lequel il semble que nous l'entendons elle-même les morigéner avec son bon sens si robuste tout chargé à la fois d'expérience et d'humour. « Je vous trouve étonnant de venir me déclarer que vous sauriez ce qu'est cette demoiselle rien qu'en la voyant. Nous ne sommes pas très faciles à connaître, nous autres femmes. Quand vous les avez confessées pendant plusieurs années, vous vous étonnez vous-même de les avoir si peu comprises : c'est qu'elles ne se rendent pas un compte exact d'elles-mêmes pour exposer leurs fautes et que vous les jugez seulement d'après ce qu'elles vous disent. » Entendez-la fixer les règles mêmes qui leur ouvriront l'accès de la communauté. Ne croyez pas que l'enthousiasme suffise, ni les signes extérieurs, ni la croyance invincible que chacune pense avoir de sa véritable vocation. Il y faut des qualités plus communes, mais plus solides. « Nos constitutions, dit-elle, nous défendent de recevoir des filles sans jugement. » Il ne faut pas non plus, comme on pourrait le croire, se fier à cette gravité, à cette dureté et à cette tristesse que l'on prend souvent pour des marques de piété véritable : elle préfère que l'on ait de la gaieté et de l'entrain. Et elle dit avec beaucoup d'esprit : « Notre règle ne s'accommode pas des personnes austères : elle l'est assez d'elle-même. »

On pourrait croire qu'elle mettait au-dessus de toutes choses ces états exceptionnels dont elle avait elle-même une expérience si directe et si vive, où il semble que c'est Dieu lui-même qui occupe toute la capacité de notre âme et non plus nous-même. Elle nous parle admirablement de ces visions et de « ces ravissements auxquels je suis sûre, dit-elle, que je contribue aussi peu que si j'étais une souche... Il me semble que je ne vis point, que je ne parle point et que je n'ai point de volonté, mais qu'il y a en moi un esprit qui m'anime, qui me conduit et qui me soutient... On ne voit rien, ni extérieurement, ni intérieurement, parce que l'âme ne réside pas dans l'imagination. Mais l'âme, sans rien voir, conçoit l'objet et sent de quel côté il est plus clairement que si elle le voyait, excepté que rien de particulier ne se présente à elle. On sent quelqu'un auprès de soi sans le secours d'aucune parole ni intérieure, ni extérieure. » Dans cette sorte de suspension des sens, elle sait qu'il y a une grâce secrète que tout le monde ne peut pas comprendre. Et elle invoque le mot de saint Paul que « l'homme animal n'entend rien dans les choses qui se font de Dieu ». Pourtant, loin d'encourager la recherche de ces faveurs sensibles et de ces voies extraordinaires, elle ne cessait de s'en défier et de les regarder comme des marques de faiblesse, communes chez les femmes, et auxquelles il fallait porter remède. Les femmes sont faibles, dit-elle, et perpétuellement exposées à prendre les créations de leur imagination pour des visions véritables. Et elle ajoute avec une vigueur de pensée que l'on trouvera d'une singulière hardiesse : « Le mal ou le bien ne réside pas dans les visions, mais dans l'usage qu'on en fait. Même si elles viennent de Dieu, elles sont mauvaises quand on en tire vanité et qu'on s'imagine être saint. Même quand elles viennent du démon, elles sont bonnes si elles nous obligent à nous humilier en pensant qu'elles viennent de Dieu et que nous n'en sommes pas dignes. » On peut mesurer, par la netteté et la sûreté d'une telle doctrine, comment elle savait réagir contre toutes les formes d'illuminisme, à une époque où plus qu'aujourd'hui encore une exaltation subjective se couvrait si souvent des apparences de la mystique. Chez cette femme si ardente, qui s'est élevée si haut dans la contemplation et a connu les grâces les plus rares, il y avait pour en juger une raison toute cartésienne. Mais elle savait que les dons divins présupposent toujours et ne font jamais que transformer les facultés naturelles.

D'autre part, toute femme qu'elle était, et bien qu'elle ne méconnût pas la supériorité qui appartenait aux femmes du côté de l'intuition et de l'amour, elle refusait de s'en prévaloir. Elle ne voulait pas que celles-ci pussent invoquer les défaillances de leur sensibilité comme les signes de leur perfection spirituelle. C'est contre une telle tentation qu'elle a toujours protesté avec le plus de mépris. « Je ne me souviens pas d'avoir pleuré dans les plus grandes afflictions que j'ai eues, Dieu m'ayant donné une fermeté d'âme qui n'est pas commune parmi les femmes. » Et le père Salinas disait : « C'est un homme, et des plus barbus encore. » On n'a jamais entendu d'elle aucune plainte. « Je ne suis pas femme en cela : j'ai le cœur fort. » Et elle confie que la pensée qu'elle est femme suffit à lui couper bras et jambes. Femme encore en cela qu'elle sent qu'elle l'est et ne voudrait pas l'être. Mais elle veut que cette fermeté d'âme, toutes ses religieuses l'aiment autant qu'elle l'aimait elle-même. A elles aussi elle dit : « Je ne puis souffrir que vous passiez pour des femmes en quoi que ce soit. Je vous souhaite aussi fortes que les hommes les plus forts ; et si vous faites ce qui est en vous, je vous assure que Notre Seigneur vous rendra si fortes que les hommes s'en étonneront. » Parole d'une incomparable fierté, qui montre assez bien qu'au sommet de l'âme et dans les exigences les plus hautes de la vie spirituelle, ce ne sont pas les différences qui viennent de la nature qui comptent, mais seulement celles qui viennent de la résolution intérieure et de la passion de l'absolu. Parole qui évoque déjà celle que devait prononcer l'indomptable Jacqueline Pascal dans une périlleuse circonstance : qu'il peut « y avoir des cas où, si les évêques montrent des courages de filles, c'est aux filles à montrer des courages d'évêques ».

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