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Sainte Thérèse était née en 1515 à Avila en Castille, au pays de don Quichotte, d'une famille qui appartenait à la noblesse. Ses frères partent pour l'Amérique avec les conquistadors et trouvent la mort dans les combats qu'ils livrent avec eux au Pérou. Et l'on pourrait être tenté d'expliquer par cette origine l'ardeur exceptionnelle de sa nature, ce courage et cette fermeté inflexibles qui paraissaient en elle devant les obstacles, ce goût de l'absolu qui lui donnait dans chacune de ses démarches une certitude tranquille et une implacable résolution. Mais le héros de Cervantès avait un héroïsme tout humain ; le réel ne cessait de lui échapper parce que son âme généreuse, enveloppant toutes choses dans le voile de l'imagination, ne faisait aucune différence entre ce qu'il voyait et ce qu'il rêvait. C'est qu'il faut être capable de remonter jusqu'au principe suprême dont dépend le monde créé pour distinguer avec exactitude ce que l'homme en a fait de ce qu'il en doit faire. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de trouver chez sainte Thérèse cet extraordinaire réalisme qui lui permet d'apercevoir les conditions misérables de la condition humaine d'une manière si directe, si saisissante et parfois si cruelle, et cet extraordinaire idéalisme, qui n'était pour ainsi dire qu'un réalisme spirituel dont l'objet était infiniment plus haut, et qui lui permettait de penser que rien n'était impossible à condition d'avoir une foi assez pure, une confiance assez entière dans la volonté de Dieu et dans les dons mêmes qu'il mettait entre nos mains : car ceux-ci étaient toujours proportionnés à ce qu'il exigeait de nous.

Elle avait lu beaucoup de romans dans sa jeunesse, comme s'ils étaient destinés à donner une première satisfaction au mouvement de cet esprit qui devait prendre bientôt un autre tour. Elle était pleine de simplicité et de gaieté. Elle avait beaucoup de spontanéité et de liberté. Elle avait de l'esprit et était prompte à la réplique. Elle disait à saint Jean de la Misère qui venait de faire son portrait : « Dieu me pardonne, frère Jean, vous m'avez faite laide et chassieuse. » Bien que son corps parût vigoureux, elle était assujettie à des incommodités presque continuelles. Mais elle en avait bien vite pris son parti ; et elle disait en parlant de sa santé : « quoiqu'elle soit toujours mauvaise, je me porte beaucoup mieux depuis que je n'ai pas pris tant de soin de la conserver ». Elle ne négligeait aucune des besognes de son sexe et excellait dans les travaux à l'aiguille. Mais elle fut toujours accablée d'affaires et ne pouvait consacrer à ses autres occupations qu'un temps très court.

Elle était entrée à vingt ans au Carmel de l'Incarnation à Avila, où elle vécut pendant près de vingt-sept années dans l'observance de la règle mitigée. La rigueur de la règle avait été adoucie parce qu'on la regardait comme impossible à observer ; mais, en s'humanisant, elle s'était aussi relâchée. Cependant sainte Thérèse devait montrer que l'ardeur de la foi peut faire paraître plus faciles et même appeler comme des exigences nécessaires, qui nous soutiennent au lieu de nous contraindre, certaines prescriptions qui deviennent trop dures dès que la foi est elle-même moins vive. Nul ne peut douter que ce ne soit cette foi assoupie qu'elle devait essayer de réveiller dans les âmes, en obéissant à une inspiration divine qui était devenue pour elle irrésistible : toutes les fondations qu'elle a faites n'avaient point d'autre objet que d'assurer les moyens matériels qui devaient permettre à cette foi de vivre, en lui restituant les instruments dont elle avait besoin et qui peu à peu s'étaient usés et détendus. Toutes les fatigues qu'elle a assumées, tous les blâmes qu'elle a affrontés, tous les périls qu'elle a courus, elle les a d'avance mesurés et acceptés. Elle savait que la vie spirituelle risque de rester un rêve, ou une aspiration de la conscience individuelle, si elle ne trouve pas, dans une organisation qui la dirige et où elle s'incarne, une manière de s'éprouver elle-même, de s'exprimer dans la vie réelle, de surpasser, dans une communauté avec d'autres consciences, cette recherche de nous-même que nous confondons quelquefois avec la recherche de Dieu. Cette réforme qu'elle entreprit à l'âge de quarante-sept ans, qui est à peu près le sommet de notre vie, le moment où notre expérience est la plus pleine, et où, embrassant le chemin qui nous reste encore à parcourir, nous sentons que notre destinée se décide, devait devenir pour elle la cause de tous ses tourments. C'est que nous voulons rester fidèle aux habitudes que nous avons prises parce qu'elles nous tranquillisent. Nous repoussons toujours ces exigences que nous imposent les plus grandes âmes de remettre en question notre vie tout entière, comme si à chaque instant elles nous demandaient de ressusciter. Elles commencent toujours par nous troubler. Et nous ne savons pas toujours distinguer d'une révolution qui nous oblige à édifier, une révolution qui ne fait que détruire. Aussi ne faut-il pas s'étonner que ses premiers supérieurs l'aient traitée de femme inquiète et vagabonde. Elle passa sa vie tout entière à se défendre contre les accusations. Elle ne cessa d'être soupçonnée ; elle fut emprisonnée. Mais les persécutions, au lieu de la faire reculer, fortifiaient son courage ; elles rendaient pour elle la présence de Dieu à la fois plus proche et plus vive ; elles l'unissaient plus étroitement à Jésus-Christ dans ses souffrances ; elles multipliaient les grâces mêmes qu'elle recevait ; elles lui faisaient paraître plus nécessaire la transformation même de son Ordre, auquel elle s'était consacrée et par avance sacrifiée.

L'exemple de sainte Thérèse nous montre admirablement comment les plus grandes choses qui se font dans le monde peuvent avoir de petits commencements : c'est Dieu qui les fait mûrir et qui leur donne leur fruit. L'important, c'est qu'au point même où il nous a placé, nous répondions avec fidélité à l'appel qu'il nous adresse, que nous ne marchandions pas avec lui, que nous sachions lui faire un don absolu de nous-même sans rien ménager et sans rien retenir. Ainsi voit-on cette simple religieuse d'Avila, par la seule ardeur de son zèle, introduire dans son propre monastère la flamme spirituelle qui la brûlait, qu'elle propageait bientôt de proche en proche à travers toute l'Espagne au prix de beaucoup d'efforts et de déboires, et dans laquelle toutes les âmes chrétiennes devaient puiser à jamais plus de lumière ou plus d'amour.

Elle avait trouvé à côté d'elle un appui merveilleux dans des hommes qui avaient été mis sur son chemin et dont la vocation restait indépendante de la sienne, mais qui connaissaient comme elle la perfection d'une constante union de leur âme avec Dieu : saint Jean de la Croix d'abord, qu'elle rencontra quand il n'avait encore que vingt-cinq ans alors qu'elle en avait cinquante-deux, dont elle dit qu'il était son Sénèque, petit de corps, mais grand aux yeux de Dieu, qui a su pousser la science de la contemplation mystique plus loin qu'aucun autre saint et qu'elle ne craignait pas de ramener vers les choses de la terre avec une sorte de familiarité rude et aimante, comme si c'était là que la contemplation elle-même avait à faire ses preuves : « Dieu me délivre, ira-t-elle jusqu'à dire, de ces gens si spiritualisés qui veulent sans examen et sans choix ramener tout à la contemplation parfaite. » — Saint Pierre d'Alcantara, ensuite, l'un des ascètes les plus rigoureux que l'on ait jamais vus, qui pensait que surmonter le sommeil était de toutes les pénitences celle qui lui avait le plus coûté et qui ne dormait qu'une heure et demie et assis. Exemple qui ne devait être proposé sans doute à l'imitation de personne, mais qui, dans la diversité infinie des vocations spirituelles, était là pour nous rappeler avec honte toutes les complaisances dont nous entourons trop souvent notre corps et les ressources dont peut disposer notre volonté pour leur résister et pour les dominer. Mais ce n'est point sur une telle pratique qu'elle avait pourtant réglé, ni la sienne, ni celle des personnes dont elle avait la charge. On ne saurait trop admirer cette liberté dans le jugement et dans la conduite qui lui permettait tout à la fois de garder dans toutes ses actions la raison, la sagesse et la mesure, et pourtant de ne cesser d'emprunter plus de force et plus d'ardeur à ces types extrêmes de la vie spirituelle qui semblent nous être montrés pour nous apprendre qu'il n'y a rien dans notre humanité qui ne puisse être dépassé et surnaturalisé et que toutes nos démarches ont dans l'absolu à la fois leur racine et leur fin.

La dernière partie de la vie de sainte Thérèse est pour nous pleine d'enseignements, car elle nous montre réalisé d'une manière miraculeuse ce qui fut sans doute la signification profonde et, pour ainsi dire, l'essence de sa destinée sur la terre : à savoir l'alliance la plus étroite et la plus parfaite qu'on ait jamais accomplie entre la contemplation et l'action, comme si elle nous avait été envoyée pour nous montrer qu'il y a une erreur égale à penser qu'elles se contredisent, soit que l'on mette la contemplation plus haut et qu'on pense qu'elle puisse nous suffire, soit qu'on se tourne vers l'action en craignant dans la contemplation une recherche de soi qui nous rendrait inerte et impuissant. A la fin de son existence, il semble que sainte Thérèse n'ait cessé de goûter un repos profond et comme céleste. Et pourtant jamais sa vie n'a été plus féconde en négociations, en voyages, en labeurs et en souffrances, comme si les deux parties de notre nature avaient trouvé en elle l'exercice qui leur convenait, comme si notre être temporel recevait toute sa puissance et toute sa lumière de notre être spirituel, mais que celui-ci pourtant dût s'acquitter d'une tâche qui est toujours pénible et douloureuse pour que l'autre pût connaître le repos, la sécurité et la joie. Admirable liaison entre les deux êtres qui sont en nous, qui astreint l'un à accepter et à supporter toujours de nouvelles épreuves afin que l'autre puisse les convertir en une source toujours nouvelle de paix et d'amour. C'est cette idée encore qui trouve à s'exprimer autour de son tombeau d'une si gracieuse manière, quand on raconte qu'à sa mort un amandier fleurit au mois d'octobre, et que chaque fois que son sépulcre fut ouvert, son corps fut trouvé flexible et odoriférant.

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