Les grands saints nous offrent des types d'humanité que la grâce a transfigurés, mais qui, au moment où ils nous surpassent par la manière dont ils lui ont répondu, restent encore à notre mesure. Ils ont connu nos faiblesses et nos misères ; ils ont connu la chute et même l'abandon : mais ils n'ont jamais perdu confiance dans les dons qui leur étaient faits, ni dans la possibilité d'être régénérés en en faisant un usage meilleur. Ils n'ont jamais désespéré. Ce sont les insuffisances qu'ils sentaient en eux qui sont devenues le principe même de leur force et de leur humilité. Ils se ressemblent tous par le sacrifice total qu'ils ont fait d'eux-mêmes, par cette union constante de leur volonté avec la volonté divine qui les obligeait à n'agir jamais par un mouvement propre, mais à découvrir, dans le moindre événement de leur existence, une occasion qui leur était proposée, une demande qui leur était adressée, une vue que Dieu avait sur eux et avec laquelle ils essayaient d'accorder leur conduite aussi fidèlement qu'il leur était possible.
Mais ils diffèrent tous les uns des autres, comme s'ils devaient nous montrer, à travers la variété infinie des consciences, l'infinité des chemins qui nous sont donnés pour aller vers Dieu dans un monde où il n'y a pas de recommencement, bien que tous les mouvements convergent vers le même point. Et comme dans la vie profane nous avons des amis d'élection, qui nous comprennent et que nous comprenons, qui nous découvrent à nous-mêmes et dont la rencontre ne cesse de nous éclairer et de nous enrichir, il y a aussi des saints dans lesquels il semble que nous nous retrouvons nous-mêmes tels que nous voudrions être, qui nous montrent les puissances mêmes de notre nature, mais dépouillées, spiritualisées et réduites à l'usage le plus pur. Ils nous montrent ce que Dieu attend de nous, le sommet de notre âme que nous cherchons toujours à atteindre, mais d'où nous retombons toujours.
Saint François d'Assise nous apprend à pénétrer ce miracle d'une vie où l'on voit la pauvreté se convertir en richesse, où la nature et la grâce, au lieu de se contredire, se réconcilient, où la création ne cesse de nous découvrir le visage du créateur. Chez saint Jean de la Croix, qui est le poète de la contemplation, la vie spirituelle prend une autre forme : c'est encore le Rien du renoncement qui nous donne le Tout de la possession ; mais le spectacle du monde recule et s'efface pour ne laisser subsister que la pure union des puissances de l'âme avec Dieu ; on les voit peu à peu se détacher de leur usage sensible pour acquérir en Dieu une sorte d'exercice pur. Leur usage sensible nous retenait encore à la terre ; il était par rapport à leur exercice spirituel à la fois une figure et un accès. Mais on ne peut pas comprendre sans doute la spiritualité du Carmel sans associer sainte Thérèse à saint Jean de la Croix. Car ces deux âmes ont entretenu en Dieu les relations les plus étroites et les plus profondes dans une destinée à la fois double et commune ; elles étaient devenues transparentes l'une à l'autre dans une sorte de mutuelle confiance où l'on trouvait à la fois une mutuelle admiration et une mutuelle émulation.
Saint Jean de la Croix a porté la méditation philosophique jusqu'à cet extrême sommet où elle s'abolit dans la perfection de l'union mystique. Mais sainte Thérèse était la réformatrice de son Ordre. Elle n'avait pas seulement, comme le saint, à répondre de la rectitude de sa foi devant une autorité qu'inquiétait l'ardeur même de son âme et à s'exposer comme lui, pour remplir la vocation que Dieu lui avait donnée, à l'incompréhension, aux soupçons, aux menaces et à la persécution : dans ce domaine, la force qu'elle avait reçue, le courage indomptable avec lequel elle en assurait l'emploi, cette parfaite docilité, cette parfaite ouverture avec lesquelles elle ne cessait d'écouter ce que Dieu voulait d'elle, lui apprenaient à tout supporter, à ne jamais abandonner la lutte, à ne jamais accepter la défaite. Mais elle connaissait aussi les tribulations qui étaient inséparables de cette communauté dont elle avait la charge, où elle avait entrepris de rétablir la pureté de la règle, dont elle portait la responsabilité dans son corps et dans son âme et qui lui donnait toujours quelque nouvelle préoccupation matérielle ou spirituelle : les soucis souvent médiocres et toujours renaissants ne cessaient de la harceler et de l'épuiser, la fatigue de l'accabler. Mais la lumière qui habitait en elle, la présence divine qui ne la quittait pas, même quand elle ne se révélait par aucun signe sensible, la soutenaient dans ses moindres démarches.
Et pourtant, elle n'ignorait pas l'angoisse que nous donne toujours cette action même que nous exerçons sur d'autres êtres dont nous craignons toujours, dans le consentement même qu'ils ont donné à une règle, qu'ils lui soient pourtant infidèles, soit par défaut, soit par excès de zèle, qu'ils en préfèrent la lettre à l'esprit, qu'ils ne réussissent pas à découvrir en eux-mêmes cette initiative intérieure à la fois personnelle et spirituelle qui lui donne sa signification et son fruit, qu'ils soient toujours prêts à lui apporter une soumission, là où nous voudrions qu'elle leur apportât à eux-mêmes une libération. Que dire de tous les mouvements d'amour-propre qui, dans les rapports de chaque être avec autrui ou avec Dieu, viennent toujours se mêler aux mouvements de la charité et de la foi, de telle sorte qu'il est malaisé souvent d'apprendre à les discerner et qu'ils menacent toujours son intégrité spirituelle ?
Nul être au monde sans doute n'a connu de plus près que sainte Thérèse toutes ces difficultés mesquines et rebutantes inséparables de l'action par laquelle nous cherchons à transformer le monde visible, toutes ces résistances que nous opposent l'habitude, l'opinion et la vanité quand nous essayons de ramener vers sa source un mouvement de vie spirituelle qui, en s'engageant dans le monde, a vu sa pureté s'altérer peu à peu, toutes ces contradictions qu'il nous faut surmonter lorsque nous voulons accorder les aspirations de la vie la plus profondément personnelle avec les exigences de la vie en commun, et l'appel le plus ardent vers une existence dévouée à Dieu avec les conditions matérielles dont elle ne peut se passer, mais qui, à chaque instant, risquent de l'arrêter ou de l'entraver. Sainte Thérèse faisait face à tous ces conflits à la fois, et l'on peut dire que, loin de trouver en eux autant d'obstacles qui venaient diviser son activité en la détournant de ces sommets de la contemplation où son esprit avait son habituel séjour, ils étaient pour elle l'épreuve de la contemplation elle-même, le témoignage de son efficacité, de sa valeur, et peut-être même la seule manière qui lui était permise de la mettre en œuvre.
Ce que nous apprend sainte Thérèse, en effet, c'est l'indissoluble union de la contemplation et de l'action : personne ne s'est élevé plus haut dans l'échelle de la contemplation, mais personne non plus n'est descendu plus près de toutes les obligations immédiates et concrètes que la vie nous impose. Peut-être faut-il dire que pour elle ces deux mouvements n'en font qu'un. Autrement la contemplation risquerait d'être virtuelle et stérile et l'action d'être aveugle et matérielle. Au point où elles se joignent, Marthe et Marie sont un seul et même être.
Mais l'exemple de sainte Thérèse ne nous apprend pas seulement à méditer sur l'union de la contemplation et de l'action ; il nous invite aussi, en considérant cette extraordinaire vie de femme, à nous interroger sur le rôle irremplaçable que la femme a été appelée à jouer dans la formation de la spiritualité. C'est chez l'homme sans doute que l'on voit le mieux le divorce se produire entre la contemplation et l'action, comme si l'activité de l'homme se présentait toujours sous une forme spécialisée et que la division du travail fût une loi de sa nature. Mais la femme, même aujourd'hui, exerce cette activité commune qui est plus proche des sources de la vie, qui demande plus d'amour par l'élan intérieur qui doit la soutenir, et qui se tourne d'elle-même vers les besognes humbles et familières nécessaires à l'existence de tous les jours. Marthe et Marie sont toutes les deux femmes : mais on s'étonne qu'elles soient deux, qu'elles se soient partagé deux tâches qui ne peuvent pas être séparées et que le propre de la femme est de réunir. Marie a la meilleure part, car Marthe ne peut pas se suffire : mais il ne faut pas qu'elle donne jamais raison aux plaintes de Marthe.
Ainsi, l'exemple de sainte Thérèse nous invite à méditer sur le rôle joué par la femme dans la communauté chrétienne. « A nous autres femmes, dit sainte Chantal, il faut peu de science, beaucoup d'humilité, de simplicité et d'amour. » Elle nous montre un rôle que doivent jouer dans la vie spirituelle l'élan, la tendresse et la douceur. Et les vertus de Marie mère de Dieu sont un modèle pour tous les hommes. Aussi voyons-nous un écrivain anglais qui a été très sensible à la place qu'elles tiennent dans l'Évangile nous dire, en commentant différents textes de Luc, que « quand naquit le Sauveur les femmes se réjouirent en lui avant les hommes et les anges ». Il n'a pas lu, ajoute-t-il, que « jamais homme ait donné au Christ seulement deux sous, tandis que les femmes le suivaient et l'assistaient de leurs biens ». « C'était une femme qui de ses larmes lava ses pieds et une femme qui oignit son corps à sa sépulture ; c'étaient des femmes qui pleuraient quand il alla à la croix, des femmes qui le suivaient depuis la croix et qui s'assirent près de son sépulcre quand il fut enterré... C'étaient des femmes qui étaient avec lui au matin de sa résurrection, c'étaient des femmes qui apportèrent d'abord à ses disciples la nouvelle de sa résurrection d'entre les morts. »