Les traits essentiels de la contemplation, tels qu'ils apparaissent dans l'expérience intérieure de saint Jean de la Croix, sont donc les suivants : si Dieu est toujours présent à l'âme qui ne lui est pas toujours présente elle-même, la première démarche de la vie spirituelle est une démarche de purification qui, en nous délivrant de toutes les préoccupations et de toutes les pensées particulières qui dressaient une barrière entre Dieu et nous, ouvre tout à coup notre âme à sa lumière et à son action. Il a besoin que le vide se fasse en nous pour en remplir toute la capacité. Cependant la contemplation spirituelle ne ressemble point à la contemplation d'un objet. Car nous sommes là dans un monde où il n'y a pas d'objets, mais seulement des opérations intérieures qu'il dépend de nous de produire. Celui qui contemple se tourne vers Dieu par un acte qui laisse Dieu agir en lui. Le regard ici est un regard d'amour qui cherche l'union et non point la représentation. C'est pour cela que la contemplation est elle-même active et qu'elle produit sans cesse des actions nouvelles, sans qu'il semble qu'on ait besoin de les choisir. C'est pour cela aussi qu'elle paraît délaisser les créatures et qu'elle les retrouve pourtant dans la volonté même que Dieu a sur elles.
La spiritualité de saint François illuminait la vie quotidienne en nous montrant en elle, par une sorte de transparence, dans les plus humbles choses et dans les moindres événements, les marques de la puissance créatrice et les touches mêmes de la grâce divine. Saint Jean de la Croix nous transporte d'emblée au sommet de l'âme, en ce point ineffable où se consomme sa pure union avec Dieu, qui laisse derrière lui et qui surpasse tous les rapports avec les choses particulières et avec les autres êtres, par lesquels notre attention se laissait autrefois diviser et séduire.
Saint François regarde dans la nature le visage de Dieu. Saint Jean de la Croix a besoin de se séparer des créatures pour remonter jusqu'à cet acte spirituel invisible et souverainement efficace qui donne à toutes les créatures le mouvement et la vie.
C'est dans l'infinie richesse d'une réalité constamment offerte, dans les multiples appels que l'âme ne cesse d'entendre et auxquels l'âme ne cesse de répondre, que saint François trouve l'unité d'une présence qui ne se retire jamais. Mais c'est dans cette unité même dépourvue de tout contenu et toute image que saint Jean de la Croix cherche d'abord à s'établir.
C'est dans la totalité du monde tel qu'il nous est donné que saint François aperçoit l'unité du principe qui le soutient et qui l'explique. C'est cette unité que saint Jean de la Croix cherche d'abord à atteindre ; elle seule peut nous permettre de retrouver une totalité dont il craint toujours qu'elle nous dissipe et qu'elle nous asservisse, si nous n'avons pas réalisé, avant de tourner notre regard vers elle, une union de notre âme avec le Créateur au-delà de toutes les œuvres de la création.
De cette union il a toujours cherché à sauver la pureté. C'est là en apparence une souveraine ambition, mais qui ne se réalise que par une souveraine humilité. Elle n'ose même point demander à Dieu qu'il se fasse connaître. C'est dans le mystère qu'il nous révèle sa présence véritable. Or c'est cette présence qu'il ne faut point laisser perdre. C'est en elle seulement que nous devons agir : ce qui doit nous ôter l'inquiétude de ne faire jamais assez par nous-même ; car une telle inquiétude trahit souvent la voix de notre amour-propre. Il ne faut point forcer la pensée, ni la volonté, ni l'amour, ni oublier qu'aucun objet particulier ne doit devenir notre bien si nous voulons obtenir un Bien qui les comprend et qui les surpasse tous. Il ne faut pas non plus craindre le reproche de perdre son temps lorsqu'on reste intérieurement uni à cet acte qui ne chôme jamais, et dont proviennent tous les ouvrages qui pourront jamais entrer dans le temps. « L'âme doit se convaincre de cette importante vérité qu'encore qu'elle ne s'aperçoive pas qu'elle marche par la vertu, elle fait néanmoins plus de chemin que si elle marchait elle-même. »
Sa tâche essentielle doit être de réaliser la pure présence de Dieu, par une abolition de toutes les images et de toutes les volontés particulières, qui lui permettra de retrouver en chaque être non plus ce qu'il est, mais ce que Dieu lui demande d'être. Dieu met le moindre degré de pureté de conscience au-dessus de toutes les actions que l'on pourra faire pour son service ; car les actions ne donnent pas la pureté, au lieu que la pureté les produit et passe au-delà. Mais pour cela il faut que je rompe tous mes attachements, même ceux dont l'objet est spirituel, car il arrive trop souvent que le désir que j'en ai et l'usage que j'en fais tirent leur origine et leur force des appétits naturels. La marque la plus certaine qu'on est élevé dans la contemplation, c'est quand l'âme prend plaisir à être seule avec Dieu dans un simple regard, sans employer les opérations des trois puissances dont nous avons montré pourtant qu'il suffit qu'elles se tournent vers leur principe commun, en se détournant des objets particuliers, pour produire en nous les actes de foi, d'espérance et de charité. Dans l'union contemplative, toutes les démarches de notre conduite trouvent la source d'où elles dérivent, qui les unifie et qui les transfigure.
Et si la poésie de saint François nous apprenait à voir le spirituel à travers le sensible, celle de saint Jean de la Croix est d'une essence plus secrète. Elle est celle d'une âme qui ne ressent plus d'intérêt pour le sensible et qui, dans les rapports même qu'elle a avec la vérité, garde toujours cette extrême délicatesse qui craint toujours de trop s'attacher à elle au moment où elle la reçoit pour la posséder. Car il faut seulement que cette vérité agisse en nous. Mais elle agit toujours obscurément et, comme le dit à l'âme la sagesse divine dans le Cantique : « Détournez de moi votre regard, car il suffit qu'il se pose sur moi pour me faire envoler. »