Mais ce qu'il importe que l'homme spirituel apprenne avant toutes choses, c'est à tenir son esprit en paix. Aujourd'hui plus qu'à une autre époque, chacun se persuade qu'il n'y a que l'action apparente qui présente une valeur véritable ; chacun veut marquer le monde de son empreinte et mesurer la puissance de son zèle aux résultats visibles qu'il est capable de produire. Mais il faut craindre de céder ici à la facilité et à la vanité : à la facilité parce qu'il est toujours plus aisé, quoi qu'on dise, d'accomplir un mouvement du corps qu'un acte de l'esprit, et il arrive que nous ayons recours au premier lorsque nous serions incapable du second ; à la vanité parce que le mouvement du corps est un spectacle que tout le monde peut percevoir, au lieu que l'acte de l'esprit appartient au secret de notre conscience, à l'intimité de nos rapports avec Dieu.
Il faut donc avoir bien peu de vie intérieure pour confondre la paix de l'âme avec l'oisiveté. Celui même qui la possède doit éviter de se faire à lui-même des reproches qui lui ôteraient la force et la sécurité : il lui arrive « d'imaginer qu'il ne fait rien et qu'il passe inutilement son temps. Mais c'est beaucoup que d'arrêter l'activité, les désirs et les opérations naturelles de son être pour se dénuer intérieurement de toutes les choses créées et pour voir avec plaisir qu'il y a un Dieu qui comble son âme de biens spirituels ». Ainsi l'état le plus haut que l'être puisse obtenir, c'est « une amoureuse attention au Seigneur avec une grande tranquillité intérieure ».
Ce serait aussi une erreur des plus graves de penser que, dans le pur amour de Dieu, l'âme ne connaît rien qu'un ébranlement de la sensibilité dans lequel elle se complaît et qui lui suffit. Le véritable amour est amour de volonté. Il y a toujours dans la prééminence accordée aux mouvements de la sensibilité une recherche de soi dont il faut que l'on se méfie. Ce qui doit être maintenu avant tout, c'est cette vigueur et cette maîtrise de notre activité qui ne lui permettent de s'exercer que dans la lumière de l'intelligence. Celui-là, nous dit-on, qui a vaincu toutes les choses de ce monde est celui qui ne reçoit plus ni joie de leur douceur, ni tristesse de leur amertume. Et l'on ne craint pas d'ajouter, par un extraordinaire paradoxe, que le plus haut état de l'âme est celui où l'on ne ressent ni douleur ni émotion, car l'émotion qui accompagne la compassion s'en retire au moment où elle l'exerce et la pratique avec plus de perfection. L'âme alors n'a plus l'élément faible de ses vertus ; elle n'en garde que la force, la constance et la perfection, comme on le voit dans l'état des anges, qui comprennent parfaitement le douloureux sans connaître la douleur, qui exercent les œuvres de miséricorde et de compassion sans éprouver de compassion.
La présence de Dieu ne se reconnaît pas à ces signes violents dans lesquels l'âme éprouve on ne sait quelle obscure exaltation et s'imagine qu'elle est pour ainsi dire emportée au-delà d'elle-même : ce sont là plutôt les signes de la présence du corps à laquelle nous sommes attachés encore de toutes nos forces quand nous croyons la quitter. Ceux qui sont unis à Dieu par un amour consommé en sont tout à fait délivrés. Mais la présence de Dieu se reconnaît toujours au calme de l'esprit et à la douceur intérieure. Les plus beaux textes de saint Jean de la Croix sont ceux dans lesquels il décrit cette paix parfaite de l'âme où Dieu habite. « Dieu, dit-il, ne verse ses grâces extraordinaires que dans les âmes tranquilles. Il faut apprendre le moyen de retenir les facultés de l'âme dans le silence et le repos afin que Dieu lui parle. » Et encore : « Dieu n'a dit qu'une parole qui est son Fils et l'a dite dans un silence éternel. L'on doit aussi l'entendre dans un silence perpétuel. C'est que Dieu est absolument caché dans le centre le plus intime de l'âme. L'âme doit être un jardin fermé et une fontaine scellée pour tout accueillir de Dieu et rien des créatures. » Ce qui nous explique admirablement comment le dépouillement à l'égard de toutes les choses particulières suffit à la fois à purifier l'âme et à lui donner la présence de Dieu. Celui qui entra autrefois corporellement chez ses disciples les portes étant fermées nous apprend à tenir fermés aux images des créatures la mémoire, l'entendement et la volonté.