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Il ne faut pas craindre non plus que la contemplation nous enferme dans une solitude intérieure, où nous risquerions de confondre une complaisance personnelle en nous-même avec une parole que Dieu nous adresse. On lit même dans la Montée du Carmel que « c'est le propre d'une âme véritablement humble de n'oser s'entretenir seule avec Dieu ». Car la contemplation appelle la communion humaine, au lieu de l'exclure. Et comme pour répondre au texte de l'Écriture : « Lorsqu'il y a deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je suis là au milieu d'elles », saint Jean de la Croix nous dit que « celui qui suit sa propre conduite aura une grande tiédeur dans l'exécution des choses mêmes qu'il aura apprises de Dieu jusqu'à ce qu'il les ait communiquées aux hommes ». Ainsi la contemplation ne prouve sa propre valeur que par une action qui en témoigne : et cette action à son tour est un moyen par lequel elle s'adresse à d'autres âmes qu'elle invite à y participer.

Voici maintenant une maxime qui devance à la fois Descartes et Pascal, et qui, en mettant la pensée au-dessus de toutes les choses créées, l'oblige, semble-t-il, à se tourner exclusivement vers Dieu, et non plus du tout vers les créatures : « L'unique pensée des hommes vaut mieux que tout l'univers : c'est pourquoi Dieu seul mérite de l'avoir. » Mais elle ne peut se tourner vers lui que par un mouvement d'amour. Et l'âme vit dans l'objet qu'elle aime. Ainsi l'amour l'oblige à posséder par participation ce que Dieu possède par nature. Or, Dieu augmente son amour pour l'âme à proportion qu'elle a plus d'amour pour lui. Et pour cela il faut qu'elle accepte de ne rien recevoir des créatures et de tout recevoir de lui seul.

Mais le secret de l'amour, c'est qu'il tend à produire l'égalité entre ceux qui s'aiment. Car celui qui aime ne peut pas être content s'il ne sent pas qu'il aime autant qu'il est aimé. L'effet de l'amour, c'est donc de transformer toute volonté en la volonté même de Dieu. Dès lors, au lieu de rester éloigné des créatures, on les retrouve toutes en Dieu qui, en créant toutes choses avec aisance et rapidité, a laissé en toutes les vestiges de ce qu'il est. Il a conduit toutes les créatures du néant à l'être ; il les a dotées sans compter de toutes les qualités et de tous les dons. Chacune d'elles est une trace du pas de Dieu. L'union de notre volonté et de la volonté de Dieu nous conduit à regarder toutes les créatures comme Dieu même les regarde. Ce sont « les grâces de Dieu ». Ce qui doit nous détourner de nous comparer à autrui, de penser jamais qu'on nous a fait tort, que nous avons raison, que nous avons plus travaillé ou que nous sommes plus capables. Car il n'y a pas de poison qui donne la mort si irrémissiblement à l'âme, en ruinant toute la perfection qu'elle a acquise. Nous ne pouvons connaître que nous avançons que quand nous nous réjouissons que les autres avancent, quand nous choisissons d'être enseignés plutôt que d'enseigner, quand nous acceptons d'être taillés et polis par tous.

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