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Chez saint Jean de la Croix comme chez tous les contemplatifs, on est frappé de trouver, malgré le préjugé contraire qu'on accrédite souvent contre eux, un sentiment très averti de la mesure, bien qu'ils soient accusés de la méconnaître, un accord constant avec les exigences de cette raison dont il semble qu'ils la méprisent, une sorte de positivité concrète et continue, un contact étroit qu'ils gardent toujours avec l'expérience quotidienne la plus vraie et la plus profonde. On retrouve les mêmes caractères dans les œuvres et dans la vie de sainte Thérèse, non sans en éprouver quelque étonnement, comme si la pure union de l'être avec Dieu devait les détruire, au lieu de les produire. Mais comment ce retour perpétuel à la source créatrice ne donnerait-il pas à notre activité, qui en dérive, l'équilibre, la force et la lumière ? Comment pourrait-il la détourner du réel, au lieu de lui permettre d'y pénétrer et d'introduire en lui l'ordre, l'harmonie et le sens, qui sont les marques mêmes de l'esprit dès qu'il commence à agir ? La vie contemplative de sainte Thérèse ne s'oppose pas à sa vie active : c'est dans celle-ci qu'elle s'exprime, qu'elle s'éprouve et se réalise. On la voyait surpasser les volontés les plus puissantes sans qu'elle eût besoin de faire effort pour vouloir : tant de décision, tant de promptitude, tant de modération et tant de justesse, tant de vigueur et tant de réussite témoignaient d'une présence surnaturelle qui ne cessait de l'éclairer et de la soutenir. Seul un acte de contemplation ininterrompu pouvait les lui donner.

Regardez maintenant saint Jean de la Croix : non seulement les démarches de ce pur mystique évoquent la méthode cartésienne, qui ne demande pourtant sa justification qu'à la raison, mais encore il ne veut pas penser que la contemplation puisse nous dispenser d'aucun de nos devoirs. Elle doit, au contraire, nous apprendre à les connaître et à les mieux remplir. Écoutez-le nous dire que « Dieu punira au jour du jugement les péchés de plusieurs qu'il avait comblés de lumière, de vertus et d'autres dons, parce que ces gens-là, se fiant aux conversations particulières qu'ils avaient avec Dieu, ne s'acquittaient pas de leurs obligations en plusieurs choses ».

Ce qui nous frappe le plus dans la lecture des œuvres du saint, c'est, d'une part, ce refus de rien réserver, cette hardiesse presque aventureuse dans l'abandon de soi, qui l'oblige dans chacune de ses démarches à un engagement absolu, et, d'autre part, cette extrême prudence, qui lui fait craindre la recherche de toutes les voies extraordinaires où on pense s'unir à Dieu d'une manière plus parfaite, mais qui ne sont qu'une invention du moi propre et ne cessent de l'enorgueillir. Il ne faut point s'occuper à entrer dans les secrets profonds de Dieu et dans les connaissances curieuses où l'on ne peut éviter sans une espèce de miracle le danger de se perdre. Et souvenons-nous, selon cet avis salutaire de saint Paul, de ne pas vouloir être plus connaissants et plus sages qu'il ne faut. Il faut résister avant tout à toutes les révélations exceptionnelles qui ne sont pas d'accord avec l'Évangile ou avec la raison : ce sont là les deux règles qui doivent nous guider toujours. Il abhorrait toutes les visions imaginaires que nous nous plaisons à accueillir, toutes les paroles sensibles que nous nous plaisons à écouter, même lorsqu'elles ont l'air d'être des opérations divines. Depuis l'avènement du Christ, dit-il, tout est pour nous consommé : Dieu cesse de se découvrir directement comme dans l'ancienne Loi. Il allait plus loin : il redoutait la recherche de soi jusque dans les états spirituels qui paraissent les plus parfaits. Ce qui le conduisait à dire dans le Cantique Spirituel que « les communications et les connaissances de Dieu les plus grandes et les plus sublimes que l'âme puisse avoir ne sont pas Dieu essentiellement et n'ont nulle liaison nécessaire avec lui. Les goûts délicieux, les impressions divines ou les sécheresses et les privations des consolations intérieures ne sont pas des preuves plus fortes ou plus faibles de sa présence et de sa possession. » Et encore : « C'est un moyen certain qu'on aime Dieu et qu'on agit pour lui quand on fait de bonnes œuvres également dans la sécheresse et la consolation. »

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