Cependant il ne faudrait pas croire que, dans l'unité de l'acte de contemplation, l'exercice des puissances de l'âme doit tout à coup s'interrompre. Le néant où la Nuit Obscure nous fait entrer n'anéantit que la frontière même dans laquelle chacune d'elles vient s'enfermer lorsque nous mettons l'objet auquel elle s'applique, ou la fin qu'elle poursuit, au-dessus de l'efficacité suprême d'où elle procède elle-même et dont ses actes particuliers ne sont jamais que les expressions ou les témoignages. La contemplation ne semble annihiler les opérations de notre esprit que parce qu'elle les dépasse : mais elle les implique et les contient. En retranchant les bornes qui les définissent, elle leur restitue cette infinité que chacune de nos actions morcelle et divise. Elle réunit le jeu de toutes ces puissances qui jusque-là restaient opposées. Elle est ce moins qui n'ôte que des limites, et qui se convertit en un plus où nous retrouvons la totalité de l'élan spirituel qu'elles arrêtent et qu'elles brisent.
Ainsi il n'y a sans doute nulle part de textes plus profonds ni plus beaux que ces textes de la troisième partie de la Montée du Carmel dans lesquels saint Jean de la Croix nous explique comment les puissances de l'âme peuvent être purifiées et spiritualisées. Nous nous trouvons ici à la jointure de l'âme et de l'Esprit, ou encore, si l'on veut, de l'ordre psychologique et de l'ordre surnaturel. Nous voyons avec une souveraine clarté comment nos deux vies, au lieu de s'opposer et de se contredire, se conditionnent et s'appellent. Et nous comprenons le rôle des différentes fonctions de la conscience, dont nous pouvons faire sans doute un usage purement humain, mais qui ne reçoivent leur véritable signification que lorsqu'elles annoncent et rendent possible une action purement spirituelle qu'elles préfigurent et qui les dépasse. Ainsi notre corps lui-même n'est là que pour permettre d'abord l'apparition de notre existence individuelle, puis de la liberté qui la prend pour matière, mais qui lui donne une forme nouvelle.
Voyez maintenant les facultés qui agissent en nous ; c'est l'entendement qui nous donne la connaissance des choses, c'est la mémoire qui nous restitue leur image, c'est la volonté qui nous propose toujours quelque fin à atteindre. Mais que l'entendement se purifie, qu'il cesse d'avoir une représentation expresse et déterminée, qu'il se vide de toutes les idées qui retiennent sa curiosité, ou encore qu'il se tourne vers le principe même qui nous permet de saisir chaque chose dans l'idée même qui la représente, alors il ne demeure plus rien en lui que ce foyer de lumière qui éclaire tout ce que nous pouvons connaître dans le monde, bien qu'il ne soit lui-même l'objet d'aucune connaissance. Et l'acte de l'entendement s'est transformé en un acte de foi.
Que la mémoire maintenant se purifie à son tour de toutes les images qui la remplissaient, qu'elle laisse couler en elle tous les souvenirs sans s'attacher à aucun par le rêve ou par la réflexion, qu'elle réalise cet oubli spirituel qui la prive de toute préoccupation et de toute possession dont elle faisait auparavant l'objet de ses complaisances, — dans ce vide actif qu'elle a produit en elle, elle s'est délivrée du fardeau du passé, l'avenir s'ouvre maintenant devant elle : mais elle n'entreprend point de le déterminer, c'est-à-dire de le limiter ; elle va au-devant de lui, prête à le recevoir dans un sentiment d'attente et de confiance qu'aucun désir issu de l'amour-propre ne parvient à ternir. Alors l'acte de la mémoire s'est transformé en un acte d'espérance. Et plus la mémoire se dépouille, plus elle a d'espérance.
Que la volonté à son tour suive la même voie, qu'elle ne cherche plus à dominer ou à vaincre, qu'elle cesse de préférer telle fin à telle autre, qu'elle se replie sur sa propre origine, c'est-à-dire sur la générosité de cette action créatrice qui ne se laisse ni subordonner à l'égoïsme individuel, ni emprisonner dans un objet privilégié et exclusif, qu'elle garde la vue du Tout dont elle reçoit à la fois l'élan qui l'anime et la seule fin qui soit digne qu'elle s'y applique. Alors l'acte de volonté s'est transformé lui-même en un acte de charité.
On voit donc que les facultés de l'âme doivent cesser de s'employer aux choses du monde pour recevoir un usage pur et être vidées de toute créature pour être remplies de Dieu. Ainsi c'est quand elles s'exercent sans figure qu'elles nous rapprochent de Dieu, qui est lui-même sans figure. Mais on peut penser qu'au lieu de perdre alors tout contact avec leur objet habituel, elles en relèvent singulièrement la valeur et le sens. Les opérations de l'entendement n'achèvent de nous éclairer que par la lumière de la foi. Les images de la mémoire ne deviennent pour nous une révélation que si nous reconnaissons en elles la promesse de l'espérance. Les résolutions du vouloir n'ont de vigueur et de constance que si l'ardeur de la charité les anime.
Comme Descartes encore, saint Jean de la Croix refuse que l'on méprise les passions, la joie, la douleur, la crainte et l'espérance, qui sont des forces de l'âme qu'il faut savoir diriger et toujours rapporter à Dieu. Déjà il nous disait que la nuit des sens se doit nommer plutôt la réformation et la modération que la délivrance des passions : et la raison en est, ajoutait-il, que les désordres de la partie animale ont leur racine non point dans le corps, mais au contraire dans l'esprit. Toutefois les passions n'entrent pas en jeu séparément. Elles sont toujours unies et solidaires. « Elles ont les ailes tellement liées ensemble que, de quelque côté que l'âme tourne sa face, c'est-à-dire son opération, les autres y vont, du moins virtuellement. Par exemple, si l'une s'abaisse vers la terre, les autres y descendent ; si elle s'élève vers le ciel, les autres l'accompagnent. » La joie les dépasse toutes ; et elle exerce toutes les fonctions de l'âme, au lieu, comme on le croit, de les dissoudre et de les rendre inutiles ; ainsi, elle traduit la perfection même de la pensée et du vouloir. Et on pèsera tous les mots de cette définition de la joie comme « une affection de la volonté qui se délecte dans les choses qui ont du prix pour elle, où l'âme comprend le sujet de son contentement et a le pouvoir de s'y plaire ou non ». Combien nous sommes loin ici de cette sorte de romantisme affectif, vers lequel incline un faux mysticisme et qui recherche ces états de la sensibilité pure où l'âme se complaît dans son propre ébranlement afin de se dispenser d'agir. Mais le critère que l'on nous donne de la joie spirituelle est lui-même singulièrement précis et exigeant. Car il faut se réjouir de tous les biens qui nous sont donnés sans éprouver aucun sentiment de possession ou de propriété. Celui qui voit en eux un bien propre et particulier ne connaît ni la joie, ni la satisfaction véritables. Et tant qu'un mouvement de joie n'a pas pour objet la gloire même du créateur, il manque de pureté ; il faut le retenir, au lieu de s'y abandonner. Car la joie demande que l'on ait toujours le cœur libre pour aller à Dieu. Or celui-là seul qui ne souffre pas que les créatures lui occupent le cœur en est le maître. Mais si elles captivent sa volonté, il ne les possède pas : il en est lui-même possédé.