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Tel est le secret de cette Nuit Obscure dans laquelle l'âme commence à entrer quand elle fait l'abandon de toutes les connaissances qu'elle pensait avoir, de tous les désirs qui la sollicitaient, de tous les objets de sa préférence ou de sa complaisance. La Nuit Obscure, c'est une sortie de soi, qui est une purification de soi. On est souvent tenté de reprocher aux mystiques non pas seulement leur langage, qui évoque des démarches de l'âme au lieu de représenter des choses, mais une sorte d'indétermination spirituelle dans laquelle ils se réfugient et où il semble que l'intellect et la volonté s'abolissent. Mais sur ce point il ne faut pas être dupe. La Nuit Obscure n'est pas sans rapport avec ce doute universel par lequel Descartes, le plus lucide des penseurs, le plus maître de lui-même, refuse tout ce qui d'abord était l'objet de sa croyance et de son attachement, mais qui n'avait encore pour lui qu'une signification tout individuelle et subjective. Ce qu'il découvre alors, c'est cette pensée pure qui n'affirme rien qu'à bon escient, qui ne se donne encore rien, mais sera capable de tout se donner. Nous reconnaissons ici une ambition intellectuelle dont il faudrait dire qu'elle est sans précédent, si elle était l'acte d'une pensée séparée, c'est-à-dire si Descartes ne découvrait pas dans sa propre pensée la participation à la pensée divine qui l'éclaire, qui la soutient, qui lui apporte sans cesse, dans le sentiment même de l'évidence, la confirmation et la sécurité. Du moins voit-on ici que l'âme humaine est toujours assujettie à la même démarche : elle ne peut participer à la vérité et au bien qu'après s'être purifiée de l'erreur et du mal ; il faut qu'elle rompe tous les liens qui l'unissent au fini pour pouvoir découvrir l'infini, qu'elle se détache de l'apparence pour trouver l'être, et du moi pour trouver Dieu.

On ne prétend pas confondre le mouvement initial de la pensée chez Descartes et chez saint Jean de la Croix ; car, dans le doute cartésien, le renoncement n'est pour ainsi dire qu'une opération préliminaire qui se change bientôt en une action de conquête, au lieu que, dans la Nuit Obscure, c'est parce que l'âme se quitte elle-même qu'elle se sent tout à coup comblée. Cependant, il serait injuste de méconnaître, d'une part, que la vérité chez Descartes, bien qu'elle dépende de l'activité de l'esprit, est pourtant reçue par lui comme une sorte de révélation, et d'autre part, que rien ne peut être donné à saint Jean de la Croix sans qu'il le veuille et qu'il y consente. Mais, quelle que soit la portée d'une telle réserve, on ne saurait nier qu'il n'y ait d'abord chez Descartes une confiance en soi, inséparable, il est vrai, d'une confiance en Dieu qui la fonde, au lieu que, chez saint Jean de la Croix, la confiance en Dieu n'a plus besoin de la confiance en soi et naît précisément au moment où celle-ci se trouve en quelque sorte annihilée. Ici c'est l'humilité elle-même, par sa vertu propre, qui suffira à nous donner la présence de Dieu, sans que nous ayons besoin d'un nouvel effort pour l'acquérir, comme si toute pensée dans laquelle le moi est engagé formait un écran qui nous la dissimule. Et il faut ajouter encore que cet acte d'humilité par lequel je me détourne d'abord de tout ce qui m'appartenait pour que la présence de tout le réel puisse m'être donnée, n'est point un acte de l'intelligence qui déterminerait elle-même les étapes successives de la méthode qu'elle va suivre ; c'est un acte d'amour, le seul qui puisse, en éloignant l'être de soi, lui donner l'Être même vers lequel il aspire. L'intelligence est donc ici le fruit de l'amour. Par une sorte de paradoxe, aussi longtemps que je suis préoccupé de moi, je suis attiré vers le dehors par une insatiable curiosité. Quand cette curiosité cesse, le recueillement intérieur me découvre en moi ce pur amour qui m'arrache tout à la fois à moi-même et aux choses. Tel est l'effet du parfait dépouillement qui ne laisse subsister en moi aucune inclination, aucune démarche séparée. « Aimer est désormais toute mon activité » ; et elle pénètre toutes les autres.

On retrouve le même paradoxe dans notre relation avec Dieu, où c'est celui qui l'adore comme un Dieu caché qui lui est véritablement uni. Ainsi la théologie positive n'abolit pas la théologie négative, mais elle en est le dénouement et la récompense. La Nuit Obscure n'est ici rien de plus que la mise en pratique du texte de saint Paul : « L'œil n'a point vu et l'oreille n'a point entendu et le cœur de l'homme n'a point conçu les choses que Dieu a préparées pour ceux qui l'aiment » (l Cor. II, 9). Dès lors, on peut comprendre le sens de ces formules si belles et si célèbres que l'on a souvent mal interprétées, ou qui ont suscité quelque défiance par leur intransigeance radicale, que « pour goûter tout, savoir tout, posséder tout, être tout, il faut ne rien désirer, goûter, savoir, posséder, ni être ». C'est que la vie spirituelle ne laisse place à aucun compromis ; elle ne cesse de trébucher et de faiblir dans l'application, mais, dans le choix qu'elle fait, elle ne réserve rien. Elle ne peut naître, elle ne peut croître, que là où elle a la perfection absolue pour unique fin. De là encore ces images si pures et si émouvantes par lesquelles saint Jean de la Croix nous montre que là, où l'être humain est engagé tout entier, il ne peut pas s'agir du plus ou du moins, car les plus petites choses qui le retiennent encore suffisent à le corrompre et à le perdre : « Il n'importe que le fil dont on attache un oiseau soit épais ou menu puisqu'il l'empêche également de s'envoler... Il est plus facile de rompre un fil bien menu qu'un fil fort gros : mais si l'oiseau ne le rompt effectivement, sa condition n'est pas meilleure. » Et plus loin : « Quand un vase est plein de liqueur, la moindre fente qui s'y trouve suffit, si on ne la bouche, pour la faire couler jusqu'à la dernière goutte. »

Par une coïncidence singulière, la Nuit Obscure évoque même les degrés successifs du doute cartésien, qui repousse d'abord toutes les connaissances acquises par les sens, puis toutes les connaissances acquises par la raison, avant que le moi pensant fasse la découverte de lui-même. Ainsi la Nuit Obscure nous présente dans une poésie mystérieuse et magnifique ses trois phases successives : le crépuscule où nous opposons un refus à tous les objets des sens, les grandes ténèbres où tous les objets de l'esprit se dérobent à nous, enfin l'aurore où la lumière divine commence à se faire jour. Mais cette nuit n'est pas un engourdissement et un sommeil des puissances de la vie intérieure. C'est une nuit active qui est elle-même un produit de la volonté et qui engendre un double effet, à savoir une purification à l'égard de tous nos attachements particuliers, et un retour vers cette source créatrice où notre vie spirituelle ne cesse de renaître indéfiniment. Le secret de saint Jean de la Croix, c'est de réduire l'âme à une activité parfaitement libre et parfaitement pure qui ne s'embarrasse d'aucune arrière-pensée qui l'assujettisse, d'aucune préoccupation qui la divise, d'aucun désir qui la rende prisonnière. Qui veut gravir la montée du Mont-Carmel, nous dit-il, ne doit avoir aucun fardeau qui pèse sur lui. Et il dit encore, avec une admirable simplicité, dans une maxime qui pourrait à elle toute seule servir de règle à toute notre conduite : « Plus l'âme avance en perfection intérieure, plus les opérations de ses puissances envers les objets particuliers cessent. Elle ne fait sur tous ces objets qu'un seul acte général et très pur. »

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