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Mais acceptera-t-on que la sainteté réside seulement dans cette immortalité subjective qui est celle du souvenir ? Il y a ici une distinction capitale qu'il importe de faire. C'est dans le souvenir qu'il a gardé de lui-même que chaque être se spiritualise et conquiert son existence éternelle. Autrement que pourrait-il subsister de lui à la mort ? Son immortalité propre ne serait plus celle de l'être qui a vécu, mais d'un autre être sans relation avec le premier. Et l'on pourra retourner autant qu'on le voudra le problème de l'immortalité : elle ne peut pas être dissociée de la mémoire de notre passé ; elle ne peut justifier sa possibilité que par la manière même dont on conçoit le rapport de la mémoire avec le corps, qu'elle suppose, mais pour s'en détacher ; elle ne peut nous découvrir son essence que par l'idée d'une transformation que le souvenir fait subir à l'événement, lorsque sa réalité est abolie.

Mais de cette vie spirituelle d'un autre, nous ne savons jamais rien, même avant qu'il soit mort ; or à la mort, cet autre n'est rien de plus pour nous qu'un souvenir. Et peut-être est-il possible de penser qu'entre ce souvenir de lui qui est le nôtre et le souvenir de soi auquel il est lui-même réduit, il y a une affinité mystérieuse. Ainsi, malgré les protestations des sens ou de l'émotion, nous sommes peut-être plus étroitement unis aux morts que nous ne le sommes aux vivants. Sans doute nous pouvons les oublier, et notre attention charnelle peut se détourner vers d'autres soucis. Mais à notre insu, ils demeurent là, toujours prêts à être évoqués de nouveau, et à exercer sur nous une action infiniment plus désintéressée et plus pure que celle qu'ils avaient sur nous quand ils étaient encore vivants.

C'est là ce qui permet de comprendre notre union avec les saints. C'est une union toute spirituelle, qui les rend présents à notre vie, les mêle à nos délibérations et à nos desseins, qui nous fait entendre leur voix comme si elle venait du fond de nous-même, qui éveille en nous des suggestions qu'il dépend de nous d'écouter, des possibilités qu'il dépend de nous de réaliser. Nous vivons avec eux dans un monde invisible qui est le monde véritable, dont tous les esprits sont les membres, qui est fait de leurs mutuelles et continuelles relations, et dont le monde visible n'est pas seulement le témoignage, mais aussi l'instrument. Il est donc naturel que celui-ci disparaisse dès qu'il a servi.

On voit par là comment il est possible de dire à la fois que les saints sont au milieu de nous, bien que nous ne sachions pas les reconnaître, et que pourtant ils ne deviennent pour nous des saints que lorsque leur vie est révolue et qu'ils sont changés pour nous en esprits. Il semble qu'il faudrait par conséquent transformer profondément l'idée que l'on se fait en général du rôle de la mémoire : on croit qu'elle est une sorte de suppléance de la réalité lorsque celle-ci vient à nous manquer, qu'elle ne nous apporte jamais qu'une sorte d'ombre inconsistante de ce qui a été, et qu'on n'y fait jamais appel que comme à un secours auxiliaire destiné à remplir les lacunes de l'existence actuelle. Mais la mémoire a une fonction beaucoup plus belle : c'est elle qui unit en nous le temporel à l'éternel, qui éternise, si l'on peut dire, le temporel, c'elle qui le purifie et qui l'illumine, c'est en elle, dès que nous fermons les yeux, que nous percevons la signification de tout événement auquel nous avons assisté et de toute action que nous avons accomplie, c'est elle qui incorpore le passé à notre âme pour en faire notre présent spirituel. C'est en elle enfin que notre moi se recueille et découvre sa propre intériorité à lui-même ; c'est en elle que, sans que nous ayons besoin de le vouloir, les saints nous découvrent leur sainteté et sont honorés comme ils le méritent.

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