On ne saurait méconnaître pourtant que nul homme ne paraît mériter pour nous le nom de saint avant que sa vie soit révolue. C'est sans doute parce que jusqu'à sa mort il est capable de succomber à la tentation ; mais c'est principalement parce que, si le saint est un être spirituel, le passé seul est capable de produire cette mystérieuse transformation de la chair en esprit qui constitue pour nous la signification de notre existence dans le temps. Ainsi s'explique que notre vie s'engage tout entière dans l'avenir, mais qu'on ne puisse la regarder comme accomplie que lorsqu'elle est tombée dans le passé. On pense presque toujours, il est vrai, que le propre du passé, c'est seulement de détruire ce qui a été, de telle sorte qu'en avançant dans le temps, nous ne cesserions d'aborder dans une forme d'existence toujours nouvelle, que nous ne ferions jamais que revêtir, dans un instant fugitif et évanouissant, un aspect de la vie qui s'abolirait aussitôt. Il semble que nous ne soyons jamais établi dans l'être et qu'il ne surgisse un moment devant nous que pour que le néant le ressaisisse et l'engloutisse à jamais. Le passage de ce qui va être à ce qui n'est plus est comme une naissance et une mort simultanées et ininterrompues. Ce que nous appelons la mort termine cette étrange transformation et achève d'un seul coup cet anéantissement continu de nous-même qui est la loi de toute existence temporelle. C'est comme si l'être essayait toujours d'échapper au néant, mais était toujours vaincu.
Ce n'est là pourtant qu'une apparence. Car de ce passé nous ne savons qu'il est passé que parce que nous en gardons le souvenir. À supposer même que nous ne puissions jamais le rappeler, il demeure pour nous un souvenir possible. Or quelle est la signification du souvenir ? Il ne peut pas être identifié avec un néant pur. Dirons-nous qu'il est là seulement pour attester une existence que nous avons perdue ? Mais il est lui-même une autre forme d'existence. Cette existence perdue, c'était une existence matérielle et sensible, mais à laquelle il substitue une existence invisible et spirituelle, dont on n'a pas de peine à montrer qu'elle ne possède aucun des caractères de l'autre, ce qui peut nous faire croire que nous avons tout perdu, mais qui en possède de nouveaux que l'existence abolie ne possédait pas et qui montrent par rapport à elle un privilège incomparable. Car cette existence spirituelle est maintenant une existence qui est en nous, et même qui est nous. Nul ne doute que dans le souvenir il y ait souvent une lumière et une profondeur qui n'appartenaient pas à l'objet au moment où nous le percevions, ni à l'action au moment où nous la faisions. Ce souvenir a arraché l'événement au temps, il lui a donné une sorte d'éternité, non pas qu'il soit toujours présent à notre conscience, mais, en droit, il peut le redevenir si nous le voulons. Il est donc toujours là comme un acte disponible et que nous pouvons sans cesse ressusciter. C'est dire qu'il est une forme d'existence nouvelle, tout intime à nous-même, stabilisée et purifiée, et que seuls peuvent considérer comme inférieure ou comme dégradée ceux qui croient qu'on n'appréhende le réel qu'avec ses yeux et avec ses mains. Ainsi il a fallu qu'une existence traversât la forme corporelle pour pouvoir se changer en une existence spirituelle, qui est le but vers lequel elle tend et auquel elle doit aboutir. Et, comme on l'a observé, ainsi il faut dès ici-bas mourir comme corps pour renaître comme esprit.