Aller au contenu

Cela ne va point pourtant sans difficultés. Car les saints sont des êtres individuels : or ils ont transgressé, semble-t-il, les conditions de l'existence individuelle. Nous voulons connaître leur vie et ils sont au-delà de la vie. Ils ne deviennent saints que dans le souvenir de leur histoire temporelle, alors que le temps n'est plus rien pour eux. Aussi faut-il reconnaître qu'il se produit dans la mémoire que nous en avons une sorte de transfiguration de tous les accidents qu'ils ont traversés : ces accidents dégagent maintenant leur signification réelle, ils sont devenus des figures et des symboles. Eux-mêmes se trouvent réduits à leur véritable essence. Ce n'est point là perdre rien de ce qu'ils ont été : ce n'est pas se muer en une abstraction dépourvue de vie. C'est au contraire mettre à nu ce principe de vie qui était en eux et que tant de scories venaient recouvrir, de manière à en obscurcir la lumière et à en paralyser l'élan. Nous sommes au point où le souvenir lui-même se métamorphose en une idée vivante : tout ce qu'il y avait en lui de périssable et qui a péri n'est là que pour permettre d'en retenir la puissance agissante et significative. En nous cette puissance peut devenir présente quand nous agissons : il arrive que ce soit elle qui nous inspire et qui nous soutienne. Elle est médiatrice entre Dieu et nous. Et cette idée vivante, c'est l'âme elle-même qui survit à la mort, qui s'est dépouillée de tous les éléments du devenir auxquels elle était mêlée et qui lui ont servi seulement à s'éprouver et à se faire. Comment pourrait-il rien subsister en elle de toutes les misères que le temps a fondues et comme dissipées ? Cette idée que nous gardons en nous active et présente, c'est une âme avec laquelle nous ne cessons de communier. Ici seulement nous avons l'expérience de ce que peut être la relation qui unit entre elles les âmes lorsqu'elles n'ont plus à utiliser comme instrument ce corps, qui est entre elles comme un écran. Il faut être singulièrement attaché à la terre pour penser que nous devons, jusque dans la vie spirituelle, retrouver tous les souvenirs de la terre, au lieu de réussir à en tirer cette pure essence qui, déjà dans les moments les plus heureux de notre existence terrestre, semble nous transporter dans un autre monde où nous n'avons plus affaire qu'à des réalités sublimes et éternelles.

C'est dans cet autre monde que les saints nous permettent de pénétrer. Ils nous conduisent vers lui comme par la main. Le souvenir que nous avons de leur vie nous les montre encore mêlés à la terre, pleins de faiblesses et soumis à mille tribulations. Leur exemple est pour nous une sorte de sécurité : nous considérons notre vie avec moins d'inquiétude ou de mépris. Ils la soutiennent non seulement, comme on le croit, par leur exemple, mais par cette force même qu'ils nous donnent dans les épreuves, en nous obligeant à spiritualiser tout ce qui nous arrive.

Aussi est-il facile de voir pourquoi nous n'invoquons pas le même saint selon les différentes circonstances de l'existence et pourquoi aussi il y a des saints vers lesquels nous tournons plus volontiers nos regards, comme s'il y avait entre eux et nous plus de parenté, comme s'ils étaient plus aptes à nous comprendre et à nous aider, comme si nous nous sentions d'emblée en familiarité plus étroite avec eux. C'est que, si tous les hommes portent en eux les mêmes puissances, ils ne les exercent pas toutes également. Et comme il arrive qu'il y ait des amis dont chacun d'eux fournit et achève ce qui manque à l'autre, de telle sorte que de leur union naît un homme qui est plus parfait que chacun d'eux, ainsi on peut dire que chaque saint appelle lui-même une postérité qui développe et met en œuvre toutes les possibilités dont il contenait en lui le germe. Mais c'est un germe qui fructifie indéfiniment.

Les saints montrent à l'homme tout ce qu'il est capable de faire et d'être : ils font remonter jusqu'à Dieu l'origine de toutes les possibilités dont il dispose. Ils nous permettent de reconnaître quelles sont celles dont l'emploi nous est remis : ils nous apprennent à les mettre en œuvre. Ce qui vient d'eux s'écoule jusqu'à nous. Chacun de nous découvre, grâce à eux, la vocation qui lui est propre et devient capable de la remplir. Non pas que nous ne puissions faire rien de plus que de les imiter, ce qui souvent découragerait nos entreprises, mais ils nous montrent quel est le champ auquel nous devons appliquer nos efforts et où notre œuvre poursuivra la leur, souvent sans lui ressembler. C'est par eux que le monde matériel trouve sa jointure avec le monde spirituel et le temps avec l'éternité. C'est par le souvenir que nous en avons gardé que nous pouvons leur faire une place dans notre âme : mais ce souvenir même a fait d'eux des êtres spirituels avec lesquels nous sommes unis dans cet univers de l'Esprit où chaque individu remplit une vocation qui n'appartient qu'à lui seul et dont tous les autres individus sont inséparables et solidaires.

Supprimer le surlignage