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C'est pour cela qu'il est si difficile de reconnaître la différence qui existe entre les saints. Il y a en eux un caractère commun qui les arrache à l'expérience que nous avons de l'humanité : c'est un caractère sacré qui fait d'eux les organes de Dieu, par lequel ils nous apprennent à discerner en chaque chose les marques mêmes de la création continue du monde par Dieu. Ils sont tous également hors du monde, et pourtant c'est le monde même dont ils nous montrent le véritable visage, comme si nous le voyions pour la première fois.

Or ce sont les saints qui nous donnent notre prénom, ce qui, non seulement les individualise, mais encore les rapproche de nous, leur donne avec nous une certaine intimité et fait que chacun de nous s'abrite sous le patronage de l'un d'eux, comme si c'était lui qu'il devait prendre pour modèle. C'est une chose digne de méditation, dans les réflexions que nous pouvons faire sur les noms, que l'écho que produit en nous le nom par lequel nous appellent les êtres qui ont pour nous le plus de familiarité et d'amitié, qui nous distingue du nom générique commun à tous les membres de notre parenté, qui évoque en chacun de nous le seul être capable de dire moi, mais qui appartient, il est vrai, à beaucoup d'autres êtres que moi, là pourtant où chacun est capable de dire moi dans ce secret incomparable et inaccessible qui est le sien.

Nous trouvons dans la Vie des Saints des êtres dont l'originalité est si fortement accusée que chacun s'oppose radicalement à tous les autres et paraît constituer à lui seul une espèce, comme on l'a dit des différents anges. On comprend donc que le même saint puisse devenir pour tant d'hommes une sorte d'intercesseur ou de modèle. Chaque saint exprime un type idéal d'humanité, un mode privilégié selon lequel l'essence de l'homme est capable de participer à l'essence divine. Or il y a dans l'humanité une possibilité infinie : il faut que toutes les puissances qu'elle est capable de mettre en jeu puissent témoigner de leur relation avec Dieu et recevoir un emploi qui les sanctifie. Ainsi s'engendrent les saints, dont chacun nous paraît incarner une des virtualités dont nous trouvons en nous la présence : il nous apprend à la faire agir ; il est, à l'égard de son exercice, un médiateur entre Dieu et nous. Car si tout l'homme est dans chaque homme, c'est pourtant autour d'une de ses dispositions fondamentales que se réalise l'unité de chaque homme : c'est une unité qualitative qui relie et subordonne à un centre ou foyer d'intérêt privilégié toutes les fonctions de la conscience. Elles jouent toutes à la fois avec d'autant plus de force et d'efficacité qu'elles deviennent des moyens au service d'une vocation particulière plus exigeante et plus exclusive. C'est donc une erreur grave de penser que l'unité à laquelle la conscience aspire ne puisse se réaliser que par l'identité. Elle est d'autant plus parfaite qu'elle est plus différenciée. Être un, c'est être unique et incomparable. C'est reconnaître son individualité spécifique et accepter de l'assumer.

On trouve toujours chez le saint à la fois un appel qui semble venir de sa nature et un acte par lequel il ne cesse d'y répondre. Il n'y a rien dans ce qu'il fait qui ne paraisse lui être imposé par ce qu'il est, de telle sorte qu'il semble avoir tout reçu, et rien pourtant qu'il ne paraisse avoir choisi par une option délibérée, de telle sorte qu'il semble créer ce qu'il est. C'est là le point où en lui la liberté et la nécessité, au lieu de s'opposer, coïncident. C'est aussi le point que chacun de nous aspire à atteindre. Chercher qui l'on est, c'est chercher qui l'on doit être. Les saints nous montrent la voie. Chacun d'eux est donc pour nous une sorte de guide, mais qui doit nous apprendre à suivre notre propre voie, plutôt que la sienne. C'est là le seul moyen d'être fidèle à ce qu'ils nous enseignent. Aucune existence ne peut être recommencée. Aucune existence n'est une existence d'imitation. Le rôle des saints, c'est de nous montrer ce que chacun de nous peut faire de lui-même ; et ceux que nous honorons avec prédilection sont comme ces amis avec lesquels nous ressentons une sorte d'affinité, qui émeuvent notre cœur, qui nous révèlent à nous-même, mais auxquels nous ne ressemblons pas toujours.

C'est parce qu'il y a, dans l'essence de l'homme, une infinité qu'aucun homme n'épuisera jamais, que les saints diffèrent entre eux si profondément. C'est pour cela aussi qu'il y a, dans tout homme, un saint possible, qui peut-être ne viendra jamais au jour. C'est pour cela enfin qu'il naîtra toujours de nouveaux saints, dont aucun ne reproduira la figure de ceux que nous connaissons, bien qu'il ne puisse y avoir aucun progrès dans l'ordre de la sainteté et que chaque saint représente toujours, selon les dons qu'il a reçus et les circonstances où il était placé, une sorte d'absolu unique et inimitable. C'est sa relation absolue avec Dieu qui donne à chaque individu, quelles que soient ses limites ou ses faiblesses, la marque de l'absolu, c'est-à-dire qui fait de lui un saint.

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