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Mais peut-être faut-il dire que, dans la sainteté, toute la question est de savoir quel est le cas que nous faisons de l'ego, qui est l'objet principal de toutes nos préoccupations et qui, dès qu'il les retient toutes, donne naissance à l'égoïsme où le mal trouve une sorte d'incarnation. Il y a un accord entre tous les hommes dans la condamnation de l'égoïsme. Il est le monstre dont on n'a jamais achevé de couper toutes les têtes. Mais beaucoup d'hommes pensent que la sainteté, ne s'intéressant qu'à la vie intérieure et au salut personnel, est la forme d'égoïsme la plus radicale en même temps que la plus raffinée ; pour y échapper, il faut au contraire que nos yeux se tournent vers le monde, vers les choses sur lesquelles nous pouvons agir, vers les êtres qui sollicitent sans cesse notre concours.

Mais c'est une grande injustice de penser que le saint accepte de les ignorer. Seulement il réussit par sa seule présence à rendre aux choses ou aux êtres qu'il rencontre sur son chemin l'intériorité qui leur manquait. Il ne les fait pas habiter dans sa propre conscience : il n'en fait pas des instruments au service de sa propre destinée. Il les oblige à retrouver leur propre patrie spirituelle. Il leur découvre la source à laquelle il ne cesse de puiser et à laquelle tout le monde peut puiser sans jamais la tarir. Il ne se donne pas lui-même comme un exemple, car chacun trouve au fond de soi le modèle même auquel il doit se conformer ; le saint nous apprend seulement à le découvrir.

Il n'y a pas d'homme qui soit plus éloigné que lui de toutes les préoccupations de l'ego : c'est nous qui ne cessons d'y penser, soit pour le servir, soit pour le combattre, ce qui est encore un moyen d'y penser. Le propre du saint, c'est d'abolir même cette pensée. C'est pour cela qu'il est le seul homme au monde qui puisse être constamment présent à tout ce qui se passe dans le monde, à tous les événements qui le remplissent ; il n'est présent à lui-même que par sa présence aux autres êtres et à Dieu. C'est pour cela aussi qu'il transfigure notre propre présence à nous-même. C'est le destin de l'ego, dès qu'il est attentif à soi, d'entrer en contradiction avec un autre ego dont il est porté à nier l'existence, parce qu'elle prétend à une intériorité qui n'est pas la sienne. Mais le saint la fait entrer dans une intériorité qui lui découvre une présence indivisible à soi et à tout ce qui est.

C'est une chose admirable de voir que c'est au moment où je m'abandonne moi-même, où je suis devenu comme rien, au moment où je suis comme vidé de tout ce que j'ai et de tout ce que je suis, que le monde entier vient remplir la place libre. Aussi, par une sorte de miracle, celui qui rentre en soi se sent partout extérieur à soi, celui qui réussit à sortir de soi se sent partout intérieur à soi. Le saint n'a point de volonté particulière : il ne veut rien de plus que sa propre disparition ; il nous découvre le monde tel qu'il a été voulu par Dieu ; il est saint parce qu'il est le témoin permanent de cette volonté qui oblige les choses à nous révéler leur signification et les êtres à devenir conscients de leur vocation. Le saint est comme une lumière que Dieu a mise dans le monde et qui l'éclaire d'autant plus que nous en voyons moins le foyer.

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