Ce qui nous déconcerte et provoque en nous tant d'étonnement plein de suspicion inquiète chez les uns et d'admiration éblouie chez les autres, c'est que là où nous vivons parmi les problèmes, le saint vit parmi les solutions : ou plutôt, de tous les problèmes que l'existence nous pose, sa conduite nous apporte la solution. Il n'y a rien dans tout ce qui peut nous être donné ou proposé qui ne nous apparaisse comme précaire ou comme relatif. Mais les choses les plus fugitives et les plus insignifiantes revêtent, dès que le saint s'en empare, un relief miraculeux : elles sont à la fois ce qu'elles sont et autres qu'elles ne sont. Au lieu que la pensée de l'éternel et de l'absolu les fasse paraître misérables, c'est l'éternel et l'absolu qu'elles font transparaître à nos yeux. Au lieu de nous détourner du monde où nous sommes pour nous entraîner vers un monde chimérique et inaccessible, le saint nous fait accéder dans ce monde même à une présence dont nous portons en nous l'exigence, mais qu'il satisfait, au lieu de la décevoir. L'ambition, qui est au cœur de la pensée métaphysique, de dépasser la réalité visible pour atteindre une réalité invisible, qui en est à la fois le support et l'explication, n'a qu'un intérêt spéculatif : elle ne peut être comblée que là où elle est réalisée et mise en œuvre. Et elle ne peut l'être que dans la conduite du saint qui, de l'action la plus humble, fait l'incarnation de l'esprit vivant.
S'il est vrai que le saint va toujours jusqu'à l'extrémité de lui-même, c'est là ce que nous ne faisons jamais. Mais qu'est-ce que l'extrémité de soi-même, sinon cette exacte sincérité qui, dans tout ce que nous faisons, exprime exactement ce que nous pensons et ce que nous sentons, c'est-à-dire la partie la plus intime et la plus profonde de notre âme ? Or, en ce qui nous concerne, nous vivons presque toujours de compromis, nous cédons presque toujours à l'opinion. Le monde où nous agissons est un monde de faux semblants. Nul ne peut dire qu'il y ait une correspondance fidèle entre ce qu'il montre et ce qu'il est. Nous croyons qu'il ne peut pas en être autrement, que les apparences sont faites pour nous dissimuler plutôt que pour nous trahir, et que c'est pour nous une marque non seulement de politesse, mais de charité, d'adoucir nos sentiments, de retenir nos mouvements naturels et de revêtir la réalité d'un manteau d'artifices, qui protège tout le monde et qui ne trompe personne. Il nous semble que la réalité toute nue aurait une sorte d'éclat et d'acuité dont personne ne saurait supporter la vue. Mais le propre du saint, c'est précisément de fixer les yeux sur elle d'un regard qui ne tremble pas et de nous obliger toujours à la voir. Or c'est cela qui nous paraît toujours dépasser les forces de l'homme. Pour le saint, le monde n'a pas de dessous : c'est ce dessous qu'il projette en pleine lumière. L'apparence ne se distingue plus de la vérité : c'est la vérité qui se fait elle-même apparence. Rien ne peut nous étonner davantage. Cette mince pellicule, qui séparait le monde où nous pensons du monde où nous vivons, s'est évanouie ; ce sont les pensées secrètes du saint qui ont pris corps et qui vivent devant nous. Ses défauts mêmes ne demeurent pas cachés. Ils sont en lui le témoignage de l'humaine nature. C'est à l'homme le plus commun qu'il appartient de les couvrir ; car le mal ni le bien n'ont en lui aucune force ; il n'a le courage ni de l'un ni de l'autre ; en dissimulant l'un, il empêche l'autre de jaillir. Au lieu que, chez le saint, c'est le mal toujours présent qui se convertit en bien, qui le suscite et ranime sans cesse son élan. Nous sommes surpris de les trouver si proches sans voir que l'un vit de l'autre et le transfigure.
Nous ne cessons d'être partagés entre le dehors et le dedans, entre la vérité et l'opinion, entre ce que nous voudrions et ce que nous pouvons. Le propre du saint, c'est d'avoir réalisé l'unité de lui-même. Nous imaginons toujours qu'il vit dans un perpétuel sacrifice : car c'est le dehors qui retient notre attention, dont nous imaginons que le dedans doit nous séparer ; c'est l'opinion que nous redoutons, dont nous pensons qu'elle ridiculise la vérité ; c'est notre faiblesse que nous invoquons, dont nous jugeons qu'elle rend inaccessibles nos vœux les plus essentiels. Le saint ne connaît ni cette crainte, ni cet embarras. C'est parce qu'il s'engage toujours tout entier qu'il ne calcule jamais sa perte ou son gain. Aussi n'a-t-il jamais l'impression de rien sacrifier. Comment pourrait-il faire le sacrifice du dehors, qui n'est pour lui que le dedans dans une présence qui le réalise ? Comment pourrait-il faire le sacrifice de l'opinion, qui n'est pour lui que la vérité encore incomplète et brumeuse ? Comment ferait-il le sacrifice de son imperfection, alors qu'il sent en lui une puissance qui ne cesse de la réparer ? Il dirait volontiers que c'est en refusant d'entrer dans les voies de la sainteté que l'on sacrifie les biens véritables sans lesquels les biens apparents n'ont ni consistance, ni saveur.