Et pourtant il nous semble que le saint vit dans un autre monde que le monde où nous sommes. C'est comme s'il voyait ce que nous ne voyons pas, c'est comme s'il agissait selon des motifs autres que ceux qui nous déterminent. Il nous semble parfois qu'il est à côté de nous sans être avec nous. Et nous avons le sentiment que c'est parce que nous n'apercevons du réel que sa surface, au lieu qu'il en pénètre la profondeur et le sens. Il s'établit spontanément sur un plan de l'existence où nous ne pouvons atteindre qu'avec beaucoup d'attention et d'effort. Encore ne pouvons-nous pas y faire séjour : nous n'avons sur lui que des échappées. C'est un plan spirituel qui nous paraît être au-delà de la nature : et nous l'appelons justement surnaturel. Mais c'est pour le saint sa véritable nature : il nous étonne de s'y mouvoir avec un parfait naturel. Et par une sorte de paradoxe, les choses que nous avons sous les yeux, au lieu de se dissiper comme de vaines apparences, acquièrent le poids, la densité qui leur manquaient : elles deviennent des expressions et des témoignages. Elles font corps avec cette valeur cachée dont le saint nous apporte la révélation et qui trouve, dans le visage que le monde nous montre, une sorte de présence réalisée.
Il n'y a que le saint qui puisse surpasser la dualité du sensible et du spirituel, obtenir entre eux une parfaite coïncidence. Et ce qui nous frappe le plus, c'est qu'il n'a pas besoin pour les unir de passer par l'intermédiaire de la raison. Nul homme ne raisonne aussi peu. Il ignore l'abstraction. Il est de plain-pied avec le réel, avec tous les aspects du réel. Le propre de la pensée, c'est de chercher entre ceux-ci des connexions qu'elle invente laborieusement : mais le saint est établi dans l'unité. Il n'y a pas pour lui des formes multiples de l'existence qu'il s'agirait ensuite d'accorder, mais un centre d'activité qui les produit presque sans le vouloir et sans le savoir, et qu'elles expriment et épanouissent. Tout ce qu'il fait paraît provenir d'une source qui est au-delà de la conscience et semble en même temps l'invention la plus subtile de la conscience la plus lucide et la plus savante. Chacune de ses démarches est pour nous si proche et si familière qu'elle semble à la portée d'un enfant : on dirait que les choses lui répondent avant même qu'il les sollicite. Il ne subsiste plus d'elles que ce caractère sensible qui nous les découvre et se distingue à peine du sentiment qu'elles font naître dans notre conscience. Ainsi l'intervalle entre le dedans et le dehors, entre le moi et les choses, se trouve aboli. Le saint ne se trouve pas devant le monde comme devant un spectacle qui lui est étranger, ou comme devant un mystère dont il lui faut forcer le secret. Sa demeure, c'est l'intimité de ce monde à laquelle il ne cesse de participer et dont les autres voient seulement les manifestations, sans parvenir à les comprendre.
Telle est la raison pour laquelle il est lui-même le plus sensible des hommes et le plus spirituel : le plus sensible, que rien dans ce monde ne laisse indifférent, c'est-à-dire le plus vulnérable, le plus facile à toucher ou à ébranler, qui a toujours avec les êtres et avec les choses le contact le plus immédiat et le plus vrai, — et le plus spirituel aussi, puisqu'il n'y a rien qui ne procède en lui d'une initiative tout intérieure, qui porte en elle ses propres raisons, sans qu'il ait besoin de les formuler, de telle sorte que pour lui la liberté et la nécessité se confondent : la liberté, puisqu'il n'y a aucune cause extérieure qui le détermine, et la nécessité, puisque dans aucun cas il ne pourrait concevoir qu'il pût agir autrement.